« On ne tue pas une légende … »

« On ne tue pas une légende … »

 

« Ben Laden n’est pas mort, pas vraiment. De toute façon son combat continue et continuera. » Lorsque je rencontre Karim au Centre de Santé Mentale, ce mardi 2 mai, je n’entends pas ses propos comme je les entends habituellement. Bien sûr, le chef d’Al Qaïda, lui permet de donner une forme à ses angoisses, à sa persécution. La suite de ses propos ne sera d’ailleurs guère différente du monologue rituel qu’il administre à qui prend le temps d’être là. Il faut en passer par là avant de pouvoir parler, un peu. Karim me donne à entendre que Ben Laden est un mythe, une légende qu’aucune balle de pistolet ne tuera jamais. Il a sa place dans l’inconscient collectif auprès de Spartacus, Robin des Bois, Cartouche, Louis XVII, Napoléon, Ravachole ou Che Guevara. Incarnation du mal pour ceux qui se réjouissent de son exécution, libérateur pour ceux qui ont vu se lever un peu d’espoir à travers les actes qu’il a commandités, il est devenu un être imaginaire auquel on peut s’identifier. Les hôpitaux psychiatriques vont certainement accueillir de nombreux avatars de Ben Laden (qui a forcément réussi à échapper à la CIA qui a fait croire à sa mort) et tout autant de descendants secrets prêts à poursuivre son combat sur un mode délirant.

La rétrospective consacrée à Stanley Kubrick m’a permis de revoir le film « Spartacus » dans lequel Kirk Douglas jouait le rôle principal. Pour les Romains de l’époque, le gladiateur était une sorte de Ben Laden. Rome dominait le monde. Les esclaves qui devaient assumer toutes les tâches que les Romains refusaient d’accomplir constituaient le talon d’Achille de la cité. Les esclaves révoltés, sous le commandement de Spartacus, constituèrent une armée qui compta jusqu’à 120 000 fantassins. Ils remportèrent de nombreuses victoires avant que Crassus (interprété par Laurence Olivier), le consul romain, ne les mette en pièces. L’histoire dit que Spartacus fut blessé à la cuisse et qu’on ne retrouva jamais son corps. Les esclaves furent exterminés, à l’exception de 6000 d’entre eux qui furent crucifiés le long de la route menant de Capoue à Rome. Crassus se souciait déjà d’image.

La fin du film de Kubrick est entièrement consacrée à la destinée post-mortem de Spartacus. Crassus, le vainqueur, a peur d’un Spartacus mort. Il craint que celui-ci, devenu un héros légendaire, ne continue à inspirer les esclaves et à susciter d’autres révoltes. Il fait appel à Lentulus Batiatus (interprété par Peter Ustinov), le marchand d’esclave qui a, autrefois, acheté Spartacus pour le reconnaître sur le champ de bataille (Il n’existe évidemment pas de photos de Spartacus). En vain. Crassus achète alors Varinia (Jean Simmons), la compagne du gladiateur et son bébé. Il a dans l’idée de faire savoir urbi et orbi que la femme et le fils de Spartacus sont esclaves, signifiant ainsi qu’il ne sert à rien de se révolter lorsque l’on est esclave. Sa stratégie fait long feu, Varinia et son fils s’enfuyant grâce à l’aide de Lentulus et de Gracchus (Charles Laughton), le tribun de la plèbe. Crassus s’avère finalement impuissant à empêcher Spartacus d’être plus grand mort que vivant.

Il semble que les Américains se soient posé les mêmes questions que Crassus. Avec aussi peu de résultats ? Si tout l’assaut a été filmé, les photos en dehors d’un grossier montage ne seront pas montrées. Le corps de Ben Laden a été inhumé en pleine mer. Il a disparu comme le cadavre d’un marin perdu en mer, comme ceux des victimes du crash de l’avion Rio-Paris dont certaines familles demandent qu’ils soient remontés afin qu’ils soient enterrés et que les familles puissent faire leur deuil. Quand on est marin, la mort en mer fait partie des risques et des grandeurs du métier. Elle est inscrite. Quand on est terroriste, on n’est pas destiné à s’anéantir en mer. En faisant disparaître, Ben Laden, figure du mal, on lâche le mal dans le monde. Les hauts dignitaires nazis qui ont fait infiniment pire que Ben Laden ont bénéficié d’un procès et d’une tombe lorsqu’ils sont morts. Les rituels symboliques ont été respectés. La prise en charge des funérailles de l’adversaire, le fait de permettre aux ennemis d’hier d’organiser les rituels d’inhumation met une fin à la violence, elle constitue une possibilité de paix. Elle caractérise l’humain. Lorsqu’Achille, après avoir combattu Hector et l’avoir tué, lorsqu’il humilie sa dépouille, lorsqu’il refuse de rendre son corps, les dieux eux-mêmes sont révoltés. Achille devra rendre le corps. 

En supprimant les rituels symboliques, on quitte l’humanité pour entrer dans la barbarie. Les Américains se sont montrés, en cette occurrence, moins humains que celui qu’ils combattaient. On fait de cette mort un acte purement imaginaire qui ne peut être symbolisé.  

Ben Laden a été effacé physiquement comme l’a été Spartacus. Une légende n’a pas besoin de corps pour naître. Pire, le celte en moi, a la conviction que l’esprit de Ben Laden va continuer à errer dans les limbes. Il va continuer à hanter les Américains, encore et encore. Il est des victoires qui sont des défaites. Dans ce tour de passe-passe, Karim a raison, Ben Laden devient immortel ce qui montre que Karim, tout délirant qu’il soit, n’est pas si fou que ça.     

 

 

D.F.

 

 

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