La fonction contenante

La fonction contenante dans la relation soignant/soigné

 

 

Bonjour à toutes et à tous. Je remercie l’association Serpsy PACA de m’avoir invité pour aborder la question de la fonction contenante  auprès des soignants du quotidien. Je me présente rapidement. Je m’appelle Stéphane TREGOUET  et comme mon nom l’indique je viens de Bretagne et plus particulièrement de VANNES  dans le Morbihan qui signifie petite mer en Français. Je travaille comme cadre de santé sur une structure de réinsertion et de réadaptation qui accueille de jeunes patients psychotiques. J’exerce également comme formateur auprès d’équipe pluriprofessionnelle, où j’essaye d’aborder la question du scénario psychique professionnel des soignants du quotidien. Ce scénario serait la manière dont je crée le lien à l’autre, la manière dont je  travaille avec mes craintes, mes peurs, mes fantasmes mais également il toucherait le rapport au savoir de chacun d’entre nous face à la clinique.

J’aimerais aujourd’hui, faire ressortir la part de professionnalité qu’il existe chez chacun d’entre nous lorsque nous sommes dans la relation avec un patient en souffrance psychique. Il s’agit bien sûr d’entreprendre une réflexion épistémologique, c’est-à-dire chercher à construire un savoir dans le champ de l’infirmerie en psychiatrie,  sur ce que l’on pourrait appeler une clinique professionnelle du lien. Avec ces questions : comment des professionnels en psychiatrie vont développer cette fonction contenante dans le lien à l’autre ? Comment faire ressortir cette fonction contenante si difficile à expliquer sans l’aide d’un apport théorique en s’appuyant sur les travaux de Wilfried BION, psychanalyste anglais et de Bernard GOLSE pédopsychiatre français et psychanalyste.  Il s’agit de rendre explicite  une attitude professionnelle ou une posture professionnelle qui restent difficile à nommer. En ce qui me concerne, je suis toujours étonné d’entendre des soignants parler de leur pratique. Il est intéressant  d’écouter une infirmière ou un infirmier même expérimenté(e)  lorsque je lui demande comment elles ou ils ont réussi à créer un lien avec un patient et à contenir la souffrance par leur présence ou leur écoute. Le plus souvent j’entends  c’est le feeling, c’est naturel ça vient comme ça. Pour moi, j’ai l’intuition qu’il en est tout autrement. Je partirais donc de cette hypothèse que devant la souffrance psychique de l’autre va se mettre en place des fonctions soignantes complexes, difficile à nommer que l’on peut retrouver finalement dans tous les métiers humains de la souffrance. Pour ma part,  il est important de les comprendre pour construire un savoir issu du champ de l’infirmerie en psychiatrie. Mais surtout avoir une argumentation épistémologique solide et cohérente devant la montée de l’insignifiance que vit aujourd’hui la psychiatrie.

Ces fonctions soignantes complexes s’articuleraient autour de deux pôles opposées mais complémentaires que Bernard GOLSE appelle  l’intégration de la  bisexualité psychique propre à chacun d’entre nous, que l’on soit un homme ou une femme. Autrement dit, la manière dont les soignants vont s’occuper des sujets en grande souffrance psychique, cela dépendra dans une large mesure de la qualité de l’intégration de cette bisexualité psychique. Cette bisexualité psychique serait portée par le cadre de soins bien sûr et notre posture professionnelle créant une enveloppe psychique sécurisant pour le patient et le soignant. Dès lors, il se dégagerait un mixte  de ces fonctions soignantes qui oscillerait entre deux fonctions, tantôt une fonction maternante plus du côté de l’objet contenant et tantôt une fonction paternante plus du côté de l’objet limitant.

 

Comment se décline cette fonction maternante ?

Cette fonction maternante nous intéresse particulièrement. En effet, elle nous renvoie à cette fonction contenante décrite par BION qui aura comme effet de transformer les éléments bruts et négatifs du patient psychotique qu’il nomme éléments Bêta en éléments Alpha. Cette fonction Alpha des soignants , serait reliée à notre appareil psychique à penser les pensées, suffisamment élaboré, proche de « la capacité de rêverie de la mère ». Autrement dit, il s’agirait d’être réceptive à n’importe quel objet mental venant des patients. Cette réceptivité soignante  aura pour effet d’être comme un contenant de pensée sur lesquels sont projetés les angoisses, les émotions, les ressentis  de ces patients. Le soignant qui occupe cette fonction maternante, se trouve dans une excessive solitude psychique. Il va produire des éléments alpha. Soigner serait donc produire de la fonction alpha, sorte d’objet contenant capable d’accueillir les projections et de les restituer détoxiqués. Ces éléments alpha se forme alors dans la psyché du patient et l’aide à vivre ses ressentis  de manière moins violentes et plus tolérables. Il aura alors la possibilité de penser par lui même. Ainsi, il  supportera mieux  ses éléments Bêta et  progressivement, il continuera  à développer son  appareil à penser associé à cette expérience d’une attention attentive du soignant dans un espace psychique lui permettant ce travail de pensée, véritable fonction symbolisante.

 Dans les soins psychiques, je crois qu’il y a beaucoup de similitude avec cette capacité de rêverie maternelle. Nous serions du côté de cette fonction alpha. Notre posture de clinicien sera de se mettre à l’écoute de nos patients en grande souffrance psychique, le plus souvent débordés ou envahis par leurs angoisses. Autrement il s’agit de développer notre troisième oreille tout en mettant de côté notre supposé savoir pour s’autoriser la rencontre avec le sujet psychotique et pouvoir l’entendre autrement dans sa parole singulière.  Une posture de  clinicien ou de cliniciennes se fait souvent au risque de notre savoir. Encore faut-il qu’il existe des espaces de rencontre avec un cadre de soin qui jouera également sa fonction contenante.

Ajoutons que dans une situation de soin,  nous pouvons développer deux types de postures soignantes qui se relient l’une à l’autre, comme une tresse mais qui peuvent s’opposer et se dialectiser. Cette fonction contenante conduirait à trouver un bon équilibre entre une fonction maternante(capacité d’attention, de réceptivité support à l’objet contenant) et une fonction paternante (registre de la limite, du cadre, de la production d’interdit ou du moins d’interdiction). On pourrait dire d’un côté nous développerions notre scénario psychique professionnel porté par cette fonction contenante d’un côté proche d’une posture plus souple, prêt à tout entendre et de l’autre une posture plus ferme, plus solide posant des interdits. 

 

Toutefois, Si cette bisexualité psychique professionnelle n’est pas suffisamment intégrée; il y aura  des risques que la fonction contenante soit inefficace. En effet, le soignant va osciller entre  deux extrêmes : un pôle masochiste du côté maternant ou l’épuisement professionnel peut-être important et un pôle sadique du côté paternant ou le risque de sadiser le patient sous un mode d’emprise est grand aussi. Les forces de déliaison, associé à une pulsion de mort vont se mettre en place, avec le risque de dériver dans des acting, des passages à l’acte  conduisant à une rupture du lien.

A l’inverse si cette bisexualité psychique professionnelle est correctement intégrée, le fonction contenante du côté des soignants sera opérante. Alors, le patient pourra intérioriser cet objet contenant porté par le soignant  et se différencier psychiquement de manière plus harmonieuse permettant de garder actif une pulsion de vie associée au force de liaison. Il s’agira qu’il  restaure  son appareil psychique à pensée afin de donner une forme aux vécus angoissants et perturbant qui lui arrivent aussi bien de  l’intérieur que de l’extérieur.

 

Pour synthétiser  sous forme d’une modélisation

 

1-D’un côté nous aurions une fonction maternante contenante

                                                  

souci de l’autre/ attention attentive / disponibilité/ empathie (communiquer un état émotionnel, faire éprouver à l’objet contenant un contenu émotionnel que le sujet psychotique n’a pas les moyens de penser) / identification projective/  travailler avec ce qui est touché en nous dans la rencontre, notre implication ou contre-transfert/ souplesse et solidité psychique.

                                                    

en lien avec nos attitudes(corps, voix, regard, toucher) permettant l’intériorisation de l’objet contenant ou de la fonction contenante créant une enveloppe psychique sécurisante et souple

                                                  

qualité de l’objet contenant : portage, soutien, holding, capacité à garantir la rythmicité des expériences, capacité d’attention à la vie émotionnelle

                                                  

capacité de rêverie maternante, mais à la différence de la mère, c’est pas le soignant  qui est chargé de détoxiquer le vécu du patient psychotique. Cette détoxication est effectué par l’écoute, l’attention, véritable fonction alpha de l’infirmier ou l’infirmière

                                                  

importance de développer une posture rassurante: sans inquiétude  car soutenue par notre expérience accumulée au fil de notre pratique. Cela va renforcer le contenant psychique par le fait d’être accueilli. Ce vécu est reformulé à l’autre sans peur. Conduisant à ce travail de symbolisation, de transformation psychique, effectuée par le patient lui même.

                                                  

 

échec de la fonction contenante et de l’objet contenant 

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Toutefois cela reste très théorique car il y a des foirades. Car le soignant peut saturer cette espace de ses propres objets psychiques (Crainte, peur, fantasme, désir de réparation etc.) et son appareil psychique ne plus jouer sa fonction contenante.

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Il aura un risque de disparition de l’objet contenant, de perte de l’objet contenant du côté soignant.

relation fusionnelle /relation de séduction/relation narcissique/pas de tiers (absence de la capacité de rêverie).

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essayer de se situer à toute les places (mère/l’amie/ la copine/le copain/ cherche à réparer l’autre sans relation tempérée.  car il refuse le manque et cherche à  combler son narcissisme professionnel mais position intenable/ se joue sur la scène de l’inconscient / deuil de l’idéal du soin impossible à faire/maladie de l’idéalité/ plus la capacité à détoxiquer le vécu angoissant de l’autre. Cela devient intenable.

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plaisir à se montrer tellement dévoué, alors je deviens l’esclave de l’autre avec une forte  culpabilisation si je n’y arrive pas. Le soignant se met dans une position sadomasochiste.

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chercher à soigner l’autre devient impossible,  conduisant à un épuisement professionnelle devant l’incapacité à contenir les éléments désorganisateurs (perte de la fonction alpha) contre transfert négatif (totalité des sentiments qu’un soignant éprouve envers un patient), avec production  des contre-attitudes.

 

Comment se décline cette fonction paternante ?

 

2- De l’autre côté nous aurions une fonction paternante également contenante

 

Fonction de fermeté/ fonction de faire autorité mais dans une dimension bienveillante et non d’être autoritaire, instance sourmoïque institutionnelle portée par le cadre de soins

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Fonction limitante existe où le respect de la loi et de la règle, de l’interdit donne des repères dans la réalité quotidienne.

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introduit la dimension du tiers dans la relation venant casser la toute puissance de l’autre, effet de pare-exitation.

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le soignant montre une certaine solidité psychique oscillant entre fermeté et souplesse/enveloppe psychique ferme (ton de la voix, regard, corps…) (maintien de l’objet contenant)

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fonction limitante essentielle à développer pour diminuer la toute puissance du patient et contenir les passages à l’acte

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échec de la fonction paternante

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toutefois il peut y avoir des foirades aussi. Il peut y a avoir des glissements vers l’autoritaire et l’arbitraire mettant de côté l’attention singulière à l’autre (perte de l’objet contenant)

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relation de domination/relation d’emprise où l’autre est positionné comme un objet.                                                                                                     

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Froideur du côté soignant/ incapacité à se relier à ses émotions/ incapacité d’accueillir  et d’être réceptif à la souffrance de l’autre/glaciation émotionnelle avec une certitude dans son rapport au savoir.  Peu de place au  questionnement et  de au doute /rapport  à la règle et au cadre  particulier/                                                 |Ґ

Cette recherche de maîtrise est souvent liée à des angoisses défensives liées à notre impuissance à aider l’autre, à nos fantasmes professionnels.

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 du côté soignant il y a un risque à sadiser l’autre dans des attitudes de rejet et d’humiliation (rabaisser l’autre)/ relation vécue comme menaçante pas de lien possible pulsion sadique s’exprime  dans des rapports de force/ besoin de s’affirmer, de mettre l’autre sous son emprise dans une position d’objet.

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Touche à l’objet contenant avec un effacement progressif de celui-ci avec une Incapacité à supporter notre propre impuissance à aider l’autre/incapacité à faire le deuil de l’idéal du soin                                                   |Ґ

avec l’émergence de contre transfert négatif   avec des éléments appartenant au soignant qui parasite le lien, la rencontre, production des contre-soin/sature l’espace de ses propres objets psychiques

 Pour conclure

Peut-être que pour certains ou certaines d’entre vous trouverons cela vous caricatural. Pour être moins nocif il y aura intérêt à réfléchir comment « je suis » dans le lien  à l’autre, autrement dit à assouplir notre scénario psychique professionnel et à intégrer au mieux cette bisexualité psychique. Dès lors, Il y aura à osciller entre ces deux pôles tantôt du côté d’une fonction maternante, tantôt du côté d’une fonction  paternante. C’est-à-dire à trouver un équilibre pour que l’objet contenant joue son rôle  d’accueil et de réceptivité et de mise de limite. Cela fait parti à part entière de notre  scénario psychique professionnel afin que la relation soit suffisamment bonne au sens de Winnicott, que la relation soit suffisamment tempérée. Il y aura à peut-être à innover, à créer, à se laisser surprendre par l’autre afin de mettre en place un espace psychique suffisamment contenant et sécurisant exerçant une fonction protectrice et transformante  entre la réalité interne et l’environnement extérieur du patient. C’est un travail de tous les instants, sorte de processus de formation où nos certitudes vont se transformer en questionnement, processus qui ouvre au déplacement au changement. Il faut du temps, des espaces qui aide à faire ce travail. Dire quelque chose  sur la fonction contenante nous renvoie à la complexité de la fonction soignante en psychiatrie au cœur de tout processus de professionnalisation  et de construction de nos identités professionnelles ; bien loin des logiques de compétences dans lequel le champ de la formation aimerait nous conduire ou des logiques de protocolisation. Développer son appareil à penser les pensées, développer cette capacité de rêverie soignante, développer cette fonction alpha du soignant et du collectif soignant, je crois que c’est cela la véritable professionnalisation. C’est cela que j’ai essayé de vous faire comprendre aujourd’hui ; faire ressortir une part de notre professionnalisé dans une dimension de la clinique d’inspiration psychanalytique. Je vous remercie de votre attention et j’espère avoir donner un petit bout de réponse  cette question essentielle : comment être de meilleur conteneur  ou formuler autrement comment développer notre fonction contenante dans la relation à l’autre ? Il y aura à travailler sur la souffrance professionnelle des soignants mais cela est une autre histoire.

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