Les longues peines

Les longues peines

 

 Bonjour à vous toutes et tous,

Je m’appelle Laurent Segui et je suis infirmier psychiatrique.

Après avoir travaillé en psychiatrie adulte pendant des années je travaille depuis 2 ans en milieu pénitentiaire à la Maison Centrale d’Arles.

Je vais essayer de vous présenter mon travail et mes questionnements.

 Pour commencer je vais vous présenter le contexte particulier d’une Maison Centrale :

En octobre 2009, la Maison Centrale d’Arles rouvre  après des années de restauration suite à son inondation de 2003.

La Maison Centrale d’Arles est un établissement pénitentiaire dédié à l’accueil des personnes de sexe masculin condamnées à de longues peines. Le régime de détention est essentiellement axé sur la sécurité avec des normes sécuritaires renforcées (caméras, clôtures électriques…)  et sur la base d’un encellulement individuel (une personne par cellule qui est fermée à clé en permanence).

La capacité d'accueil théorique de l’établissement est de 151  places avec un taux d’occupation actuel autour de 80%.

Elles accueillent des hommes dont certains souffrent de troubles psychiques antérieur à leur détention et pour d’autre induite par elle.

Nous sommes aussi au croisement de plusieurs institutions (pénitentiaire, hospitalière…) avec leurs cultures, logiques et objectifs propres ce qui est aussi à prendre en compte au quotidien.

En ce qui me concerne j’ai eu la chance de participer à la réouverture de l’U.C.S.A. (Unité de Consultations et de Soins Ambulatoires), nous partions d’une feuille blanche sur laquelle tout était à écrire.

 

Voici quelques un de mes questionnements :

Comment parler de contention, de contenance pour un infirmier travaillant en prison avec des patients devant s’acquitter de longues peines derrière d’immenses murs et de lourdes grilles ?

Comment travailler dans ce contexte particulier ?

Comment être en relation avec un « patient/détenu » dans ce lieu où la « sécurité » peut prévaloir sur le soin ?

 A moins que ce soit un « détenu /patient » ?

Pour l’administration pénitentiaire il s’agit de «  personnes placées sous main de justice » (P.P.S.M.J.), exit pour eux les termes de prisonniers, détenus … c’est un peu comme avec les « techniciens de surface » ! Passer de prisonniers à détenus et de détenus à P.P.S.M..J., changement de dénomination mais la réalité reste la même.

Y aurait il une fascination morbide et/ou une curiosité malsaine face à ces hommes stigmatisé pour leurs crimes et qui sont étiqueté par les médias et les autorités comme des : « tueurs », « violeurs » « terroristes » avec pour certains l’étiquette de « schizophrène » en plus du reste ….

Pour ma part je rencontre des hommes en souffrance et parfois aussi en désarroi par ce qu’ils ont fait : peut-on les réduire à leurs actes ?

Tous ces hommes qui ont des années de prison devant eux (cela peut aller de 10 ans à plus de 30 ans) me font me poser la question pour ceux ayant un suivi médico-psychologique de l’opportunité d’utiliser ce temps de la peine pour un « travail psychique » :

Peut-on envisager la durée de la peine comme une opportunité pour un travail thérapeutique ?

 

Mégalomanie de soignant ?

 Violence en Maison Centrale

 

Dans ce lieu propice à « l’hibernation psychique » la violence, l’agressivité, l’opposition systématique  est  pour certains d’entre eux peut être une des dernières façons d’ « exister », d’être reconnu et entendu par tous, de « lutter » pour ne pas s’écrouler.

Cette violence s’exprime très souvent contre les personnels pénitentiaires ou bien entre hommes détenus mais très rarement envers les soignants qui sont considéré comme des « personnes de confiance » à qui l’on peut parler et qui « écoute, comprennent ».

 Voici les propos de Thierry qui doit s’acquitter de 24 ans de prison :

« Apres mon jugement je me suis battu pour que l’on revoit ma peine, et après la cassation j’ai arrêté de me battre contre eux. J’ai alors vraiment commencé ma peine et petit à petit en Centrale on s’efface, on nous oublie. Ici je peux vous parler de tout cela. Devant les autres je fais bonne figure. »

 

Contenir ?

Lors de troubles du comportement, violence verbales et/ou physique ce sont les surveillants qui interviennent et nous ne participons jamais à la gestion de ces difficultés.

C’est totalement différent de ce que j’ai pu connaitre en psychiatrie adulte, ici en prison nous sommes « invités » dans cette institution et nous devons faire avec la culture pénitentiaire et les règles de sécurité tous en essayant de rester soignant.

Il faut donc impérativement que nos institution respectives apprennent à se respecter pour mieux travailler ensemble à ces problématiques carcérales.

Certaines fois j’ai l’impression que l’administration pénitentiaire à peut être une vision « utilitariste » de la psychiatrie en nous demandant implicitement de « pacifier » la prison.

A nous de ne pas devenir des « Auxiliaires de justice » et de protéger la relation soignante.

Peut-on créer des espaces de soin pour contenir l’ « incontenable » ?

La prison est un lieu de privation de liberté, en soit elle induit de la souffrance.

Les hommes détenus pour de longues peines en Maison Centrale connaissent bien le milieu carcéral qu’ils côtoient depuis des années.

Ils s’adaptent plus ou moins bien aux contraintes de ces lieux.

Beaucoup des patients que nous suivons sont stigmatisés par le reste de la population pénale pour ce qu’ils ont fait (« ce sont des monstres) et aussi par le fait qu’ils soient suivi en psychiatrie (« ce sont des faibles »).

Finalement certains d’entres eux ne sortent pratiquement plus pour éviter les contacts avec les autres  (ils ne vont pas en sport, promenade…) et certain demande même à rester au Q.I. (quartier d’isolement) pour ne plus voir personne : « ici ils ne peuvent pas me faire de mal… »

 Devant ce problème qui nous est posé pour certains patients et qui majore leurs souffrances psychiques nous avons essayé de réfléchir à un lieu, un espace de soin pour ces patients autre que nos bureaux habituels.

Nous avons transposé ce qui se fait en psychiatrie adulte : le repas thérapeutique.

A travers ces repas nous mettons en place un dispositif, un cadre, un espace, un temps, mais aussi un autre moyen de dire, de s'exprimer, de se rencontrer…

Une fois par mois depuis 6 mois nous mettons en place ces repas avec des patients volontaires  sur indication médicale dans une des cours de la prison.

Les premiers repas sont encourageant, il va falloir voir ce que cela va donner par la suite en évaluant ce dispositif.

 Ensuite ?

C’est peut être aussi pour nous l’opportunité de faire un travail de recherche clinique sur la prise en charge des patients devant s’acquitter de longues peines.

Plusieurs axes de recherches peuvent s’ouvrir à nous… à nous de nous en saisir !!

 Notre équipe fait actuellement le pari de la rencontre dans ce lieux voué à la solitude.

 « Le besoin vraiment essentiel de l’être humain, le besoin psychique essentiel, est celui de la rencontre. » G. Benedetti

 Merci de votre attention.

 

 Laurent Ségui

 

 

 

 

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