Des théories pour soigner ?

A-t-on besoin de théorie pour soigner ?

 

Quelque chose ne fonctionne pas dans ce récit “ clinique ”.

L’Unité de Soins de Longue Durée est un lieu de vie pour personnes âgées dépendantes. Elle n’a pas vocation à accueillir des personnes souffrant de psychose chronique. Les soignants, en dépit de leurs qualités, n’arrivent pas bien à penser la psychose. Le projet de l’unité est clair : accompagner au mieux la fin de vie de personnes âgées. Les soignants sont dynamiques, à l’écoute des personnes et de leur vie passée dont ils recueillent les faits saillants auprès des familles et des patients eux-mêmes. Le travail accompli est réellement un travail de qualité. Mais là, quelque chose ne fonctionne pas.

Il est de plus en plus fréquent que des patients suivi au long cours en psychiatrie soient admis dans les unités de long séjour. Ils sont en général plus jeunes, moins dépendants physiquement, plus dynamiques. A la différence des personnes plus âgées, ils ont une plus grande habitude de la collectivité qu’ils ont, longtemps connu. Les problématiques sont donc différentes. Cet écart est perceptible dans le récit proposé. Le séjour dans les différentes unités du Centre Hospitalier lui tient lieu de vécu. Quelle profession a-t-il exercé ? A-t-il été marié ? A-t-il des enfants ? Nous ne le saurons pas dans le texte. Et pourtant, il est probable que pour tout autre patient, ces renseignements auraient été donnés. Si les familles racontent la vie de leur proche, que transmettent les infirmiers de secteur psychiatrique, et les psychiatres aux équipes qui exercent en long séjour ? M. Ricard nous est décrit comme un homme au physique ingrat. La notation est curieuse dans un long séjour. En quoi son physique est-il particulièrement ingrat ? Les personnes âgées dépendantes ne répondent, en général, pas aux canons classiques de la beauté. Il impressionne. Mais qu’est-ce qui de lui impressionne ? Ses tremblements ? On peut imaginer qu’ils sont assez fréquents dans ce type d’unité. Sa psychose ? La difficulté de penser ce qui l’anime ? La difficulté d’entrer simplement en relation avec lui ? Il se dit sourd. Est-ce autour de ce “ dire ” qu’est le problème ? Quel sens donner à ses “ dires ” ? Ont-ils valeur de vérité ? Sont-ils “ délire ” ? Il entend ce qui l’intéresse. Nous ne saurons pas ce qu’il entend, c’est-à-dire ce qui l’intéresse. Pour communiquer avec lui il faut soit lui écrire ce que l’on veut dire, ce qui n’est pas simple et qui indique qu’il est considéré comme “ sourd ”, soit lui parler fort et de près, ce qui renvoie au même constat. Pourquoi se ferait-il passer pour sourd ? Qu’est-ce qu’il ne voudrait pas entendre ?

Tout cela semble bien mystérieux, tout comme cette psychose pour laquelle il a une injection retard. Personne n’a jamais eu d’injection retard en raison d’une psychose. L’injection d’un traitement retard ne guérit pas la psychose. Elle ne fait que réduire certains symptômes. Nous sommes là face à une vision “ généraliste ” de la psychose. Il est possible que cette “ surdité ” généraliste à la psychose soit la condition d’une fin de vie harmonieuse pour certaines personnes psychotiques. Il ne nous appartient pas de trancher.

Comment réagit-il à cette piqûre ? En général il l’accepte et dit qu’elle lui provoque du plaisir. Les mots sont importants. Elle ne lui procure pas du plaisir, elle lui en provoque. Procurer pour l’étymologie serait donner des soins, s’occuper de. Provoquer renvoie à appeler dehors, exciter. Il y a quelque chose de violent dans le verbe provoquer qui n’existe pas dans celui de procurer. Vous jouez sur les mots nous direz-vous. Après tout, l’infirmière peut s’être trompée, avoir employé un mot pour un autre. Mais le soin, c’est aussi une question de mots. Que refuse donc Pierre ? L’injection ou que “ sa ” femme lui provoque du plaisir ? Il ne s’agit pas de la même chose. Dans un cas l’injection n’est acceptable que contraint et forcé. Dans l’autre une négociation est possible. On pourrait se dire a contrario que s’il y a dans ce plaisir “ provoqué ” quelque chose d’insupportable, plus on négociera, plus on insistera, plus il lui sera impossible d’accepter la piqûre. Une de celles qu’il appelle “ sa ” femme, celle qui veut lui faire l’injection, lui provoquer du plaisir attend un bébé. Qu’est-ce que cela signifie pour cet homme là ? Les questions de génération ne sont pas simples pour les personnes qui souffrent de psychose. Est-ce le cas de M. Ricard ? Rien ne nous permet de l’affirmer.

L’infirmière n’a pas les moyens théoriques de se poser ces questions. Elle remet au lendemain. C’est le plus sage. Mais le lendemain, elles ne sont que six femmes, il faut donc appeler un homme. Six femmes pour un homme, ce ne serait pas suffisant ? M. Ricard n’est pas un athlète. Il est plutôt petit, rabougri. Etait-il nécessaire d’appeler un homme ? Cela se discute. Il est probable que l’intervention de l’infirmier n’était indispensable que pour l’équipe. Un homme, ça fait tiers. Un homme, ça protège l’infirmière qui attend un bébé. Il est intéressant de noter qu’au “ Pas ma femme ” du patient fait écho le “ Pas mon homme ” de l’infirmière de l’unité appelée.

On ne peut pas soigner sans théorie de soin, explicite ou implicite. Pour soigner M. Ricard et l’amener à accepter son injection, c’est-à-dire à modifier le sens qu’il donne à cet acte aujourd’hui, ici et maintenant, il faut des connaissances cliniques sur la psychose. Quels moyens de défense utilise Pierre ? Contre quoi se défend-il ? S’il délire, sur quoi porte son délire ? Quels en sont les mécanismes, les thèmes ? Comment est-il organisé ? Quel est son degré de conviction ? Comment réagit-il à ce délire ? Est-il angoissé ? A-t-il fini par s’y habituer ? Qu’est-ce qui l’anime aujourd’hui ? Quel sens donne-t-il à sa vie dans cette unité de long séjour ? Comment ce sens là rencontre-t-il le projet de soins de l’unité ? Quelle théorie les infirmières ont-elles du soin qu’elles proposent à ces personnes en fin de vie ? Comment M. Ricard, si jeune, mais avec ses symptômes psychotiques qu’elles ne comprennent pas bien vient-il percuter ou non leur théorie du soin ?

Une lecture rapide de la démarche de soin et des diagnostics infirmiers pourrait laisser croire que les infirmiers qui s’y adonnent tournent le dos aux diagnostics médicaux, à la psychopathologie et à la psychodynamique. Il n’en est rien. Les infirmiers doivent au contraire être d’autant plus pertinents dans ce domaine que le diagnostic infirmier porte sur la façon dont le patient réagit à sa pathologie. Comment pourrait-on le faire si l’on ignore tout de la pathologie ? Les infirmiers doivent d’autant mieux connaître la pensée médicale et psychiatrique et y adhérer qu’ils posent des diagnostics infirmiers et réalisent des démarches de soin. C’est la plupart du temps parce qu’ils ne pensent pas le soin qu’ils font dans ce registre qu’ils ont tant de difficultés à formaliser la démarche de soin. La difficulté ne porte en aucune façon sur la démarche, simple résolution de problème, mais sur l’analyse des renseignements recueillis et sur leur mise en perspective sur un plan psychopathologique et dynamique.

Au fond, c’est ça ou la folie. On peut aussi se dire que M. Ricard est fou et que la folie ça n’a pas de sens. On peut considérer que rien de ce qu’il fait ou dit n’a de logique. Rien à comprendre, rien à faire d’autre que de se protéger. Mais ça aussi, c’est une théorie. Minimale certes, mais théorie quand même.

Lorsque nous nous laissons un peu trop dériver dans les abstractions, la lecture d’Edgar Beaufils, un des rares infirmiers psychiatriques à avoir laissé trace, peut être un bon remède. Il a publié à compte d'auteur, un ouvrage intitulé “ Les portes de la nuit ”. Il y relate son parcours d'infirmier à Charenton-St-Maurice des années vingt jusqu'aux années soixante où il a pris une retraite bien méritée. Lorsque nous écrivons “ traces ” il s'agit bien de cela. “ Les portes de la nuit ” ne sont que les traces laissées en Edgar par quarante ans de travail en psychiatrie. La mémoire est infidèle, l'écriture chaotique. Comment passer du Cahier de Rapport à l'écriture de Mémoires ? Edgar a essayé et nous a fourni ainsi quelques précieux points de repères sur la psychiatrie parisienne de cette époque.

Lorsque nous divaguons un peu trop dans la pensée, relisons donc Edgar et essayons d'imaginer ce qu'il entendrait de nos écrits. Il n’est pas certain que la notion de démarche de soin le plongerait dans des abîmes de stupéfaction. Après tout, il a pratiqué l'insulinothérapie qui reste le soin le plus complet jamais réalisé par des infirmiers.

Les mots “ diagnostic infirmier ”, par contre, le feraient certainement sourire. Quant à la notion de théorie de soin, il hallucinerait. Pour nombre d'infirmiers, accoler les mots “ soin ” et “ théorie ” relève de l'hérésie. Le soin serait le domaine du “ feeling ”, de l'inspiration, du “ je ne sais quoi ”. La théorie renverrait au discours médical ou psychologique. Elle serait abstraite, sans prise sur la réalité et s'opposerait au soin qui, lui, a les pieds sur terre.

Les infirmières anglo-saxonnes nous invitent à dépasser cette opposition stérile.

 

Qu'entend-on par “ théorie ” ?

 

Le mot “ théorie ” vient du latin theoria emprunté au grec theôrein “ observer ”. La théorie serait donc pour la langue le fruit de l'observation, de la contemplation intellectuelle. Il serait trop long et trop abstrait de développer ici ce qu'est une théorie. Nous ne ferons donc que poser des jalons. Une théorie est un ensemble d'idées, de concepts abstraits, plus ou moins organisés, qui est appliqué à un domaine particulier.

Pour Méléis, « La théorie est un ensemble d'éléments organisés, cohérents et articulés de façon systématique, liés à des questions majeures d'une discipline et qui peut être communiquée de manière compréhensible. »

Roy et Robert définissent la théorie comme « un système de propositions interreliées qui sert à expliquer, décrire, prédire, diriger, contrôler et à faire comprendre le monde empirique. »

Une théorie de soin serait donc un système de propositions reliées entre elles. Son but est d'expliquer, de décrire, de prédire, de diriger, de contrôler et de faire comprendre le soin, c’est-à-dire ce que nous faisons spontanément auprès du patient. La théorie permet d’expliquer pourquoi M. Ricard refuse son traitement injectable, elle permet de décrire ce refus au sein d’autres manifestations ou symptômes, de prédire à quelles conditions il l’acceptera ou le refusera, de proposer la meilleure stratégie possible pour l’amener à accepter ses soins. La description du soin en est alors facilitée. C’est en référence à une certaine théorie de Monique que Denise organise les courses à Forcalquier. C’est  à partir de cette théorie qu’elle évalue l’efficacité de sa stratégie de soin.

Les théories ont quatre fonctions principales :

- un rôle coordinateur ou unificateur, la théorie des besoins ou celle de l'interaction permettent de coordonner ou d'unifier la prise en compte des besoins du patient ou la relation établie avec lui dans le cadre des soins infirmiers. Dans l’exemple choisi, on voit à l’œuvre deux “ théories ” : l’une dans laquelle l’épreuve de force ne serait pas nécessaire, on pourrait attendre que Pierre consente au soin et l’autre selon laquelle un jour de retard pourrait être dangereux pour les soignants et les patients. Nous pouvons voir là un effet de l’absence de théorie unificatrice sur la psychose et sur le soin aux personnes atteintes de psychose dans cette équipe-là.

- un rôle méthodologique, elle permet d'établir une méthode pour la recherche scientifique et la classification des faits, la théorie des besoins ou la théorie de l'interaction proposent une méthode pour classifier les données relatives aux besoins des patients ou aux interactions soignants/soignés. Dans le récit centré sur l’injection faite à Pierre, il manque de nombreux éléments. Des faits jugés anodins, le discours de Pierre, ce qui se joue avec “ ses ” femmes, ce qu’il y a de délire ou de trouble(s) dans son comportement ne sont pas pris en compte faute d’une référence théorique.

- un rôle heuristique, elle induit la découverte de phénomènes passés jusqu'ici inaperçus ou dont on n'avait pas perçu la portée ou l'importance clinique ou théorique. La théorie des besoins en prenant en compte le besoin d'apprendre du patient débouche directement sur la nécessité d'informer le patient sur les différents aspects de sa maladie. La théorie de l'interaction en invitant le soignant à embrasser le rôle de personne étrangère oblige à poser la question du contrat de soins et de l'accueil du patient qui multiplie les hospitalisations brèves et fréquentes. Rapprocher le plaisir provoqué par l’injection, le refus que ce soit “ sa ” femme qui la lui fasse, et le fait que cette femme soit enceinte peut être rattaché à cette dimension heuristique de la théorie.

- un rôle explicatif, elle nous renseigne sur la nature du soin. La théorie des besoins, comme celle de l'interaction permettent d'expliquer les soins infirmiers, c'est-à-dire de déplier une réalité extrêmement complexe. La théorie permettrait d’expliquer le refus de l’injection par Pierre et comment y faire face. Nous avons vu qu’il nous manquait de nombreux éléments pour pouvoir le faire.

Le guide du Service de Soins Infirmier consacré à la Terminologie des Soins Infirmiers définit la théorie en soins infirmiers comme : « un ensemble d'idées, de concepts, de principes ou de connaissances aidant à la compréhension des situations de soins et guidant la pratique soignante. »

Le mot “ concept ” vient du latin conceptus qui dérive de concipere. Concipere a le sens premier de devenir enceinte (qui donne conception) et le sens figuré de se former une notion (qui donne conceptuel, conception et concept). Selon les auteurs le mot concipere signifie recevoir, contenir ou concevoir.

On s'accorde en général à donner à ce mot le sens de « représentation mentale générale et abstraite d'un objet ». C'est donc un objet conçu par l'esprit qui permet à l'esprit d'appréhender d'autres objets.

Cette représentation qui implique d'isoler l'objet pour pouvoir le décrire permet de rassembler en un même ensemble différents objets qui ont des caractères communs. Elle implique une classification des objets et une catégorisation.

Ainsi Virginia Henderson postule-t-elle que la personne est un tout complexe qui présente quatorze besoins fondamentaux. Le nursing prend sa source dans les besoins fondamentaux de l'homme. 

L'infirmière ne doit jamais perdre de vue que tout être humain est animé d'un désir inné de sécurité, de nourriture, d'abri, de vêtement ; d'un besoin d'affection et d'approbation; d'un sentiment d'utilité, de confiance mutuelle dans ses relations sociales et qu'il en est ainsi de la personne qu'elle assiste malade ou en santé. « Du point de vue de leurs besoins, l'être humain en bonne santé et l'être humain malade ne diffèrent pas, ce qui varie, c'est leur capacité à réaliser les activités liées à la satisfaction de ces besoins. C'est en cela que ces besoins sont fondamentaux. Pour Henderson, le besoin est une nécessité plutôt qu'un manque. Le comportement du patient sera donc interprété en référence à ces quatorze activités fondamentales et à sa capacité à pouvoir être autonome dans leur réalisation. »

Le mot “ besoin ” est un concept pour la théorie des besoins. Ainsi lorsqu’un patient alité me demande une cigarette, je peux me demander si je dois ou non lui en procurer une. Autrement dit, le tabac peut-il être considéré comme un besoin fondamental chez cette personne dépendante ? Fumer renvoyant davantage au manque qu’à la nécessité, je peux légitimement considérer que le besoin de fumer ne fait pas partie des besoins fondamentaux, d’autant plus que le tabac perturbe un besoin fondamental : celui de respirer. Ainsi, puis-je déduire une conduite à tenir.

Toujours en référence à Henderson, doit-on considérer la sexualité comme un besoin ? Dans un cas de figure, je ferai en sorte que ce jeune homme puisse rencontrer son épouse et avoir des rapports sexuels avec elle, dans l’autre non. Les rapports sexuels sont-ils une nécessité ? La privation de rapports sexuels est-elle comparable à la privation de tabac ou à l’impossibilité de se recréer ? Je ne peux répondre à cette question qu’en me reportant à la définition du concept de « besoin » tel que le définit Henderson.

Le concept est le matériau de base de la pensée. Il doit être défini très soigneusement pour pouvoir être utilisé. Le concept facilite ainsi la communication et la prise de décision. S'il est essentiel d'être extrêmement exigeant quant à la définition des concepts et à l'élaboration d'une théorie, il est tout aussi essentiel d'avoir des outils pour penser le soin.

 

A-t-on besoin de “ théorie ” pour soigner ?

 

Il n'est pas de soin sans théorie minimale de soins.

Un soin sans théorie ne se définirait qu'au présent et serait l’œuvre d'un soignant qui n'aurait ni capacité d'observation, ni mémoire, ni faculté de relier les événements entre eux. Un tel soignant serait constamment immergé dans le soin et s'interdirait toute prise de distance vis-à-vis de ce qu'il fait, vis-à-vis des patients, vis-à-vis des demandes médicales. Un tel soignant serait dangereux pour lui-même, pour les patients, pour la profession infirmière dans son ensemble. A quoi bon se battre pour un Diplôme d'Etat Infirmier pour les Infirmiers de Secteur Psychiatrique si les infirmiers se considèrent comme des exécutants incapables de penser ce qu'ils font ?

Penser que l'écoute permet d'aider le patient psychotique suppose une théorie qui relie l'écoute et la souffrance du patient, çà implique de penser qu'exprimer ses maux permet de s'en délester, voire de s'en rendre maître. Lorsque Laetitia énonce que Pierre la considère comme “ sa ” femme parce qu’elle entretient avec lui une relation permissive et compréhensive, parce qu’il la considère comme “ la ” femme parfaite, elle énonce une théorie de soin qui se retrouve chez Peplau (la théorie de l’interaction) et dans la psychanalyse (elle nous parle du transfert et de ce qu’il produit chez le soignant). Cette “ pensée ” minimale du soin lui permet d’être en mouvement par rapport à Pierre. Elle peut ranger ainsi les différentes séquences du soin, leur donner un sens.

Penser que certains patients ne sont hospitalisés que pour bénéficier d'un toit et d'une couverture sociale renvoie à une théorie qui n'est pas uniquement “ fascisante ”. Les petits maîtres à penser de cette théorie oublient l'importance de l'économie et son rôle dans l'exclusion d'une frange sans cesse plus importante de la population. Ils oublient les conséquences de la fragilisation des êtres, l'impossibilité de formuler une demande de soins. Ces patients n'ont qu'un but : survivre et sont prêts à utiliser les institutions suffisamment accueillantes pour rester des phares qui éclairent leur nuit. Cette “ pensée ” implique de fait que l'hospitalisation se mérite, qu'elle doit être étayée sur une souffrance psychique qui s'énonce sous certaines formes et qui interdit au patient tout bénéfice social lié à son hospitalisation.

La théorie est le fruit de l'observation, de la contemplation intellectuelle ; chaque soignant dans le cadre de sa pratique observe, analyse, rapproche des réalités entre elles et se forge ainsi une micro-théorie qui donne du sens à ses différentes interventions.

Chacun de nous se réfère donc à un ensemble d'idées, de concepts abstraits, plus ou moins organisés qu'il applique aux soins et aux patients qu'il prend en charge. Sous-jacente, cette micro-théorie ne sera jamais interrogée, ni remise en question. Qu'elle apparaisse au grand jour et un travail d'élaboration conceptuelle pourra s'opérer. Il sera alors possible de faire le tri entre les idées reçues, les à-peu-près, les contrevérités, les perles, les trésors. La communication dans les équipes en serait également améliorée.

 

Des conceptions spontanées

 

Dans la réalité des unités de soins, rares sont les infirmiers capables d'identifier une théorie de soins. Comme M. Jourdain, ils font de la prose sans le savoir. Ils soignent simplement, sans se référer à une théorie explicite. Il a semblé intéressant dans le cadre de la Formation Continue de les inviter à réfléchir à un certain nombre de concepts et à les définir.

Il n'y a évidemment rien de rigoureux dans ces énoncés. Ils sont le fruit d'un braim storming, et n'ont donc pas été travaillés. Les participants à  trois groupes de Formation à la Démarche de soin ont donc été invités à réfléchir sur la Santé Mentale, la maladie mentale, la souffrance, le soin infirmier, “A quoi sert l'infirmier ? ”, et “Comment soignons-nous ? ”.

 

Groupe Laragne I :

Santé Mentale :

Ensemble d'éléments qui font qu'un homme puisse s'adapter dans la société, à son environnement, aux différentes structures rencontrées. C'est un état d'équilibre psychique et physique.

Maladie mentale :

Inadaptation de l'individu due à des troubles d'origine psychologique plus ou moins graves. Perturbation du psychisme et de la relation à l'autre.

Souffrance :

Elle est individuelle, on n'a pas tous le même seuil. C'est quand il y a de l'émotion qui s'exprime. C'est un symptôme de la maladie. La souffrance a un sens pour le malade et celui qui l'observe. Elle peut être renfermée. On évalue souvent la souffrance par rapport à nous-mêmes.

Soins infirmiers :

C'est apporter un savoir-faire. Prendre en compte la souffrance et les troubles psychologiques. C'est avoir une compétence face à la situation (grâce à des acquis personnalisés).

Ecouter. Etre disponible. Evaluer les besoins du malade. Permettre à l'individu malade de redevenir citoyen. Donner des repères. Permettre une transition.

A quoi sert l'infirmier ?

Soulager le malade, apporter des soins. Lien entre maladie et réalité et entre le bien-être et le mal-être. Appliquer les traitements, l'hygiène ... transmettre l'information. Rétablir le lien social. Réassurer. Soigner le malade, le mettre en confiance.

Comment soignons-nous ?

Comme on peut. Au feeling. On est très humble. On n'est sûr de rien.

On soigne grâce à un réseau de partenaires. On soigne par la relation, en faisant des entretiens. Informer le patient de ce qu'il a. Çà implique des moyens financiers et humains. Grâce à notre formation. Grâce à des lieux de soins. En référence à un projet. Par la réflexion. Grâce à la mise en commun en équipe. Par l'accompagnement. Avec la famille, l'école, le médecin traitant.

 

Groupe Laragne II :

Santé mentale :

C'est un équilibre psychique au niveau de l'humeur, du sens de la réalité, du plaisir. C'est l'adaptation à l'environnement, une capacité de raisonnement, une sérénité. C'est une représentation mentale de sa propre personne, de son identité qui permet d'avoir le sentiment d'exister. C'est se considérer comme une personne unique en lien avec d'autres.

Çà implique reconnaissance de soi, acceptation de ses différences sans pour cela se sentir diminué par rapport à l'autre, et acceptation de la différence des autres.

Maladie mentale :

C'est un déséquilibre, une perte du sens de la réalité, une perturbation de l'humeur, une altération de la représentation de sa propre personne par rapport au monde extérieur, on s'auto-déprécie, çà implique de la souffrance. Une diminution de la capacité d'adaptation.

La souffrance :

Elle n'a pas de sens, mais elle a du sens.

Lorsque l'on est agressif on est en souffrance, dans la globalité. Etre en souffrance, c'est être en attente.

La douleur est vive, aiguë, la souffrance est plus indéfinie dans le temps. La souffrance a un aspect impalpable. La souffrance précoce implique des troubles.

Elle entraînerait une réaction de défense.

C'est une expression.

Le soin infirmier :

C'est prendre en compte la souffrance.

Aide, assistance, accompagnement.

Ecoute.

Apporter une réponse.

Trouver ce qui ne va pas, le ou les problèmes de la personne, l'aider à trouver des solutions, permettre des changements.

A quoi sert l'infirmier ?

C'est un repère.

L'exécutant des ordonnances, des prescriptions médicales.

C'est le lien entre le patient et le médecin. Il informe le médecin, il informe le patient.

Il soulage la souffrance, c'est un accompagnant.

Il a un rôle pédagogique auprès des étudiants.

Il doit se tenir informé de ce qui se fait, il cherche les informations.

Il participe à la recherche du mieux-être pour le patient.

Comment soignons-nous ?

On soigne par l'observation, avec sa tête et par la parole.

En coordination avec le médecin, en tenant compte de la législation en vigueur, en tenant compte du sujet qu'il soigne.

L'infirmier participe à l'élaboration du projet du patient.

C'est un expert en technique de soins.

Il utilise des entretiens, des activités, il participe aux différentes réunions. Il remplit le dossier de soins.

Il soigne par la Relation.

 

Groupe Laragne III :

La Santé Mentale :

Tout ce qui n'est pas la maladie est la santé. C'est quand les actes sont en accord avec la pensée. Quand la pensée est en accord avec ce qui nous entoure, avec l'écologie de ce qui nous entoure. Elle est subjective et fonction de la société dans laquelle on vit. Elle implique un équilibre entre le physique et le mental, le psychique. C'est un état qui permet de faire face à ses besoins et à ses difficultés. En ce sens, elle est propre à chacun. Etre en bonne santé, c'est être dans la réalité. C'est établir des relations avec les autres (aspects culturels), pouvoir travailler. Ce serait une échelle qui permettrait de se situer entre être bien et être complètement fou. C'est un équilibre entre bien-être de la personne et normes de la société. La personne est en bonne santé si elle est bien et n'a pas de problème avec ce qui est établi. C'est le regard de l'autre qui te situe. Çà implique la notion de tolérance, d'acceptation de la différence. En fait, c'est être conscient de son état à différents moments, la conscience de çà permet d'aller mieux, de retrouver un équilibre individuel et/ou collectif.

La maladie mentale :

Tout ce qui n'est pas la santé est la maladie. Etre malade c'est refuser l'écologie qui t'entoure. C'est ce que les autres ne tolèrent pas. C'est la rupture de l'équilibre entre toi et ce qui t'entoure et entre toi-même, c'est-à-dire entre les différentes composantes de ta personnalité (ce que tu crois être, la façon dont les autres te voient, ce qu'ils te renvoient, ce que tu es vraiment). C'est perdre la capacité de se rapprocher de l'équilibre décrit.

C'est une modification de la conscience de ce qu'on est, ne plus avoir conscience de ses limites, de ce qui est acceptable, c'est s'éloigner de la réalité, en avoir conscience mais ne pas pouvoir l'arrêter, revenir à la réalité commune.

C'est un moyen d'expression aux autres, d'une façon inconsciente, d'une autre façon qu'avec la parole (corporelle, non verbale). C'est une façon d'exister , de trouver sa place, d'être regardé par les autres, d'exister pour les autres, de s'évader. Çà s'attrape, çà se provoque : " Il m'a rendu fou ! ". C'est un moyen de survie.

La souffrance :

C'est quand on n'est pas bien. La souffrance est liée à la douleur. La douleur est plus physique, c'est une question d'intensité. La douleur est plus ponctuelle, la souffrance dure plus longtemps, elle est plus constante dans le temps. Il y a une expression physique verbale de la douleur, le silence est aussi un mode d'expression de la douleur.

La souffrance est différente selon les individus. Elle peut passer inaperçue et çà n'est pas parce qu'on ne la perçoit pas qu'elle n'existe pas. Elle existe aussi par rapport aux autres.

C'est un symptôme de la maladie. Un être en souffrance est un être en attente. Il peut y avoir des douleurs sans souffrance. Dans certaines cultures, il faut crier, montrer qu'on souffre (cf. accouchement). C'est difficile de dissocier douleur et souffrance. La souffrance psychique est plus impalpable.

Il y la souffrance morale, la douleur morale. Le prix de la douleur en droit.

Il faut souffrir pour être belle (autant rester moche alors ! ! !)

La souffrance dérange l'autre. L'expression de la souffrance gène. C'est attirer l'autre vers soi. Rester digne dans sa souffrance.

Le soin infirmier :

C'est voir la souffrance, y voir clair, évaluer le degré de souffrance, la soulager.

Passer de la maladie à la santé en supprimant la souffrance.

Etre à l'écoute et observer.

Apporter une aide.

C'est une stratégie pour passer de la maladie à la santé. Comment faire, quoi faire, etc. Avoir une boite à outil, avoir une clé, savoir où elle est et trouver la bonne clé pour avoir accès à l'autre. C'est un combat, une sorte de Fort Boyard.

Permettre l'accès à une certaine autonomie.

Des gestes.

Aider le patient à y voir clair, l'assister dans ce qu'il ne peut pas faire par lui-même.

Etre un lien, un médiateur avec l'entourage du patient.

Prendre l'autre dans son identité.

Exécuter les prescriptions médicales.

Travailler avec le désir du patient s'il en a, sinon l'aider à avoir un désir.

Çà suppose une approche théorique.

A quoi sert l'infirmier ?

Il sert à faire des soins, à être là pour le patient.

Il fait le lien entre les services, le médecin, les autres infirmiers. C'est un médiateur.

Il peut être là sans rien faire.

C'est un repère pour le patient qui sait ainsi vers qui il peut aller, à qui il peut s'adresser au quotidien. C'est un repère pour les membres de l'équipe pluridisciplinaire qui savent ainsi à qui s'adresser.

Il informe les familles, dédramatise beaucoup, lui fait prendre conscience de son rôle.

En fait, il fait tout infirmier psychologue, infirmier conseil, infirmier éducateur, etc. Mais avec les autres.

S'il veut il sert à plein de choses sinon il sert à rien. S'il ne veut pas, il sert quand même à quelque chose.

Il sert à tout mettre en place, c'est lui qui est permanent auprès des patients.

Comment soignons-nous ?

Avec des oreilles pas bouchées, donc par l'écoute, par la parole, par son savoir-faire, par son savoir-être, grâce à l'équipe pluridisciplinaire. Au moyen de techniques entretiens, groupes de parole, activités, information. Avec des médicaments, avec ce qu'on met autour du geste.

Avec des théories : selon la mode du moment, chacun en préfère une, on peut aussi en mélanger plusieurs. Quand on s'adresse aux gens, on n'a pas besoin de théorie.

Il soigne en étant lui-même, en ayant sa propre façon de voir les choses, sa propre identité, en un mot parce qu'il est lui. Il soigne avec son ressenti, avec ses affects.

Il soigne avec LA RELATION.

 

 

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