Docteur, assistante sociale ?

Un peu docteur, psychologue, assistante sociale

 

Récit clinique

 

Tout va bien, elle n’a pas oublié, elle est là, elle est prête, elle m’attend. Pour Françoise, c’est un jour important ; elle ne sait pas vraiment pourquoi, mais c’est un jour pas comme les autres. Elle sait. Elle sait que je dois l’accompagner voir un médecin qui soigne en écoutant, qui soigne avec des mots. Mais c’est tout ce qu’elle sait. Je crains qu’elle ait peur, qu’elle soit déçue, trop émue pour livrer au spécialiste tout ce qu’elle m’a fait partager jusqu’alors. Elle a soigné sa tenue vestimentaire, part avec un petit sac à main, sa carte d’assurée sociale, son chéquier.

Elle m’a demandé d’être là, de l’accompagner. Nous nous connaissons depuis peu, et je me suis dit que la confiance était là. Ouf !

Le contact ne paraissait pas facile d’entrée. Lorsque j’ai entendu parler de Françoise pour la première fois, je ne pensais pas que cela se passerait aussi bien. Quand je me suis présentée à elle, c’était la confusion totale ; j’étais un peu “ docteur ”, “ psychologue ”, “ assistante sociale ”, “ guérisseuse ” ... Tout faux !

Elle avait compris qu’elle devait me parler et qu’ensuite tout irait mieux pour elle, parler lui ferait du bien. Mais parler de quoi, à qui, et pourquoi ?

Elle adhère tellement à tout ce qu’elle a dans la tête qu’elle s’étonne même que je ne sois pas au courant de tout ce qui se dit dans le village à son sujet ; les manigances des uns, les persécutions des autres deviennent insupportables.

“ Ca vous plairait, vous, que les gens parlent de vous tout le temps et épient sans cesse vos faits et gestes ? Ils sont tous jaloux de moi, mais jaloux de quoi ? Je n’ai rien. ... ”

Je n’ai pas besoin de trop “ creuser ” ; l’automatisme mental est là et gère sa vie, son quotidien ; elle en parle aisément tant elle n’a pas conscience de la bizarrerie de ce qui se passe.

Notre première rencontre a lieu dans le bureau de l’assistante sociale de secteur, tellement confortable que trois chaises y rentrent à peine, que le chauffage est inexistant cause économie. Aucun décor au mur, même pas le calendrier des pompiers ! Un téléphone qui à mon avis aura de la valeur au prochain marché aux puces et qui est de plus cadenassé de peur qu’on ne l’utilise. Bref, le contexte idéal pour une rencontre que j’espérais chaleureuse. Nous étions toutes trois tellement serrées dans ce que j’ai du mal à imaginer comme un bureau que j’avais le sentiment que nous ne voyions pas.

J’avais parfois l’impression que j’empiétais dans la bulle de Françoise tellement cette promiscuité m’était pesante.

Une “ salle d’attente ” contiguë au bureau permettait de suivre sans effort les conversations des uns et des autres.

Françoise parle fort et sans retenue de sa souffrance, de son incompréhension, de ses problèmes d’argent et de couple. Quelqu’un est dans la salle d’attente et même avec la meilleure volonté qu’il ait de la discrétion, il est avec nous et participe. Lorsque je prends la parole, je pèse volontairement les mots afin d’être claire, je parle doucement comme pour la rassurer, et pour tenter de préserver au maximum un peu de “ secret ”, qui visiblement n’intéresse que moi.

Dans ce premier entretien, nous avions convenu toutes trois de prendre du temps, il était nécessaire que s’établisse avec moi, ce qu’il est de bon ton d’appeler une “ alliance thérapeutique ” Mais l’assistante sociale avait comme objectif d’expliquer à Françoise que son garçon âgé de cinq ans présentait des troubles du comportement à l’école qui allaient vraisemblablement nécessiter un suivi en pédopsychiatrie. Tâche bien délicate. J’étais au courant au préalable et cette information m’avait quelque peu parasitée. Tout ceci me paraissait difficile à articuler. Il me semblait délicat de tenter d’obtenir la confiance de Françoise alors même qu’il était question d’un retrait temporaire de son petit Camille.

Ma collègue du secteur, visiblement habituée à annoncer ce type de “ proposition ” n’a, en apparence, eu aucune retenue.

Françoise a banalisé.

“ C’est vrai, avoue-t-elle, Camille n’est pas très en avance pour son âge, mais il n’a que cinq ans. C’est vrai qu’il ne joue pas avec les autres enfants, mais il est fils unique. C’est vrai qu’il n’arbore toujours qu’un magnifique sourire figé et ne parle pas, mais il est timide. ”

L’idée de l’accompagner vers le psychologue et le psychiatre n’effraie pas Françoise qui compliante, semble être prête à tous les sacrifices afin que sa souffrance cesse.

Et moi, en qualité de mère, j’ai les tripes à l’envers.

J’avais tenté de dire à ma collègue que peut-être il faudrait se donner un peu de temps avant que Camille parte “ comme un peu en vacances ”, dans une “ famille inconnue, mais gentille ” Mais elle m’a expliqué qu’il était dans son rôle d’assistante sociale de protéger les enfants et qu’il y avait urgence. Bon ... 

J’ai été saisie par la “ non-réaction ” de Françoise qui je pense n’a pas tout enregistré ; elle aussi souriait et me lançait parfois des regards “ mi-mais-fiants ” “ mi-con-fiants ”.

“ Et vous dans tout ça ?, me lança-t-elle, vous soignez avec les mots, c’est ça ? 

-          Heu oui ! Un peu ... C’est-à-dire que je ... ”

Je ne sais pas bien comment je vais m’y prendre encore, mais je vais lui proposer quelque chose, c’est sûr . Il le faut. J’ai envie, elle en a besoin.

Dans la foulée, je lui propose un rendez-vous, chez elle, pour la semaine suivante. Elle accepte. Ouf !

Pourtant, son médecin généraliste m’avait prévenue :

“ Elle est très folle. Moi, je ne peux rien faire pour elle. J’ai tout essayé. Il n’y a plus que la psy. Mais si vous allez chez elle attention elle est violente. Méfiez-vous elle casse tout.” Etc.

Que de bonnes choses qui vous donnent envie de faire des Visites à domicile.

Moi, je l’ai bien “ sentie ” Françoise. Elle ne suscite chez moi que de la compassion et une sérieuse souffrance pour laquelle je me dis que je peux peut-être faire quelque chose. ...

Elle n’a pas oublié, elle est là, elle est prête, elle m’attend.

 

 

Nataly Anthoine

 

 

Le cadre d’un entretien

 

Tout n’est pas limpide dans l’entretien décrit par Nataly. Un certain nombre d’éléments apparaissent peu clairs. Pour les faire apparaître, nous allons nous référer aux sept variables qui caractérisent tout entretien.

Le contexte de l’entretien

Aucun soin n’existe isolément. Il en va ainsi de l’entretien d’accueil comme de l’entretien à visée psychothérapique. Le contexte est un élément essentiel à la compréhension de ce qui va se jouer au cours de cette forme organisée de rencontre. Le novice qui cherche à se former aura intérêt à constamment le déplier. Il s’agit de clarifier d’abord à la demande de qui a lieu cet entretien. Est-ce à la demande de l’assistante sociale qui connaissant de réputation la violence de Françoise mobilise l’infirmière pour pouvoir lui annoncer sans dégâts le retrait de son fils ? De Françoise ? Du médecin généraliste ? De Nataly ? Le rôle de l’assistante sociale et la nécessité de protéger Camille semble avoir prévalu. Du coup, tout cela apparaît confus.

Il s’agit ensuite de prendre en compte depuis quand les personnes en présence se connaissent, à quelle phase de la relation se situe l’entretien. Ce point est difficile à préciser mais il est d’importance. Quelle est la relation entre l’assistante sociale et Françoise ? C’est une chose de se faire annoncer par quelqu’un en qui l’on a confiance l’obligation de devoir se séparer de son enfant. C’en est une autre que cela soit signifié par une parfaite inconnue. C’est une chose d’accepter une aide pour soi, c’en est une autre de se rendre compte que son enfant lui-même a des difficultés et a besoin de soins psychiatriques. Commencer une relation de cette façon n’est pas idéal, ce que Nataly remarque fort justement.

Quelles sont les motivations des différents protagonistes ? Celles de l’assistante sociale semblent claires, il n’en va pas de même de celles de Nataly prise dans un véritable conflit de loyauté, ni de celles de Françoise qui prête à l’entretien avec Nataly des vertus presque magiques.

Le climat dans lequel se déroule l’entretien porte les traces de cette confusion, de ce mélange des genres. Tout se passe comme si Françoise était à tout vent, avec son dedans dehors, à la merci de tous.

Il nous faut retenir que nous devons constamment tendre à clarifier ces différents points.

 

Les caractéristiques du patient

Il n’est pas toujours simple de les identifier lors d’un premier entretien. Age, sexe, provenance socioculturelle, scolarité, personnalité, goûts,  condition de santé physique et mentale peuvent influencer l’entretien. Mais ce n’est parfois qu’après plusieurs rencontres que nous nous en rendons compte.

Certaines de ces caractéristiques auraient pu nous alerter : l’automatisme mental, son sentiment de persécution, ce qui est rapporté de sa violence. Si Françoise était réellement telle qu’elle est décrite par les différents intervenants, elle aurait du exploser. Elle apparaît au contraire, docile, compliante. Elle accepte même de conduire son fils aux psys. Tout semble organisé pour que l’entretien se déroule mal et contre toute attente, Françoise s’y soumet.

Les caractéristiques de l’infirmière

 Nataly se soucie peu d’objectivité. Elle travaille avec sa subjectivité et d’une certaine façon le revendique. Sa description du bureau de l’assistante sociale, du cadre courtelinesque de l’entretien l’illustre amplement. C’est une femme, une mère autant qu’une infirmière qui accompagne Françoise. Elle est de son côté. Elle le dit. Et peut-être est-ce cela qui rend l’entretien possible, qui permet à Florence de se contenir. 

Dans cet entretien, elle est un peu docteur, psychologue, assistante sociale, guérisseuse. C’est l’intérêt de cet entretien de le montrer, c’en est aussi une limite. S’il est essentiel que l’infirmière ne coïncide pas totalement pas avec sa fonction comme semble le faire l’assistante sociale, il est tout aussi important qu’elle garde une distance clinique. La règle du ni trop, ni trop peu doit prévaloir.

Le but de l’entretien

Quel que soit le type d’entretien, les participants doivent trouver un terrain d’entente. Les soignants doivent s’entendre avec le patient sur les raisons de leur rencontre. L’entretien prend alors la forme qui répond le mieux au but fixé : recueil de données, enseignement, support, conseil.

C’est bien souvent parce que cette condition n’est pas respectée que les entretiens sont insatisfaisants, qu’une routine s’installe. Dans ces conditions, il ne s’agit plus d’un entretien mais d’une conversation, d’une discussion à bâtons rompus. Lorsque manque le fil conducteur, les soignants n’arrivent pas à conclure. Ils usent de prétextes tels que la fatigue, le manque de temps, un autre rendez-vous pour mettre fin à l’entretien.

Dans l’entretien décrit, on voit bien comment les deux fils conducteurs sont préjudiciables aux intervenants et à la patiente. “ Et vous, vous soignez avec les mots ? ”

Le contenu traité

Relatifs au but de la rencontre, les soignants et le patient échangent sur des contenus conceptuels et affectifs. Ces contenus influent évidemment sur l’entretien. Si par exemple, un contenu est perçu comme menaçant pour l’un des protagonistes, il tentera de l’éviter en l’ignorant. Il semble qu’annoncer à cette femme la séparation de son enfant ne soit possible pour l’assistante sociale qu’en renonçant à toute attitude affective. C’est son boulot, elle le fait, et vite. Elle est là pour protéger les enfants, le ressenti de la mère ne semble pas important. La mère dans ce contexte réagit à peine au point que Nataly se demande si elle a enregistré l’information. Seule l’infirmière prend en compte son vécu affectif et celui de Françoise. Mais entre la nécessité d’un suivi en pédopsychiatrie qui peut prendre la forme de consultations régulières et un placement de l’enfant en famille d’accueil, il est plus que des nuances. Sur ce point, dans son texte Nataly n’arrive à être claire qu’à la fin, comme si elle ne découvrait qu’à ce moment-là ce placement. Le texte suit en tout cas, le déroulement des informations données à Florence, de la nécessité du suivi pédopsychiatrique au placement familial.

La durée et la fréquence des entretiens

Ces deux éléments sont très variables. Il est cependant permis de penser que deux entretiens auraient permis à l’infirmière et à l’assistante sociale de mener leur tache à bien tout en permettant à la patiente de cheminer.

L’endroit où l’entretien a lieu

Chaque espace présente des caractéristiques propres à favoriser ou gêner l’entretien. Quel que soit le lieu, les soignants doivent essayer de créer les conditions optimales d’échange. L’éclairage, les bruits, la présence d’autres personnes peuvent interférer dans l’entretien. L’infirmière doit être capable de repérer comment ces caractéristiques de l’environnement affectent le contenu de l’échange. De ce point de vue, le cadre est parfaitement posé. Il s’agit davantage d’annoncer à Françoise une décision que d’échanger avec elle autour des problèmes de son fils et de ses problèmes à elle avec son fils. Le choix du lieu (le bureau de l’assistante sociale) illustre également le registre dans lequel est situé l’entretien.

 Dans notre pratique, il n’est pas toujours possible de réaliser des entretiens dans des conditions optimum de confort et d’écoute pour les différents protagonistes de ce type de soins. Il est important de pouvoir s’adapter et de faire en sorte de rendre possible une continuité. Ces conditions précaires doivent être reprises pendant l’entretien lui-même, ou lors du suivant si cela n’est pas possible. Les notes prises par les soignants doivent au minimum décrire ces variables. Après l’entretien, cette mémoire de l’entretien permet de reprendre plus facilement le contenu traité et ce qui n’a pu l’être.


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