L'entretien avec les familles

Les entretiens avec les familles[1]

 

Pour toutes ces raisons, nous avons été conduits à proposer régulièrement des entretiens aux familles. Il ne s’agit pas pour nous de pratiquer des thérapies familiales (systémiques ou analytiques) mais plutôt de permettre aux différents membres de la famille d’exprimer leur ressenti vis-à-vis de ce qui s’est passé, et de nouer ou de renouer ainsi un dialogue. Ces rencontres ont pour cadre la démarche de soins infirmiers et le projet thérapeutique individualisé de chaque patient. Elles donnent lieu à un compte-rendu écrit dans le dossier du patient. Si nous ne cherchons pas à pratiquer des thérapies familiales, certains d’entre nous ont suivi des formations systémiques ou ont eu des parcours analytiques. La supervision, qu’elle soit personnelle ou institutionnalisée permet de réguler ces entretiens.

Plusieurs cas de figures peuvent se présenter.

L’entretien peut se faire pour répondre à une demande directe de la famille ou d’un membre de la famille. Cela est assez rare. Les familles se méfient des psychiatres et de la psychiatrie. Elles ont souvent du mal à identifier le rôle exact des infirmiers de secteur psychiatrique. Si une rencontre leur semble nécessaire, elles préfèrent avoir affaire au médecin. “ Mieux vaut s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints. ” Nous pouvons le regretter. Lorsque malgré cela, une demande émane du groupe familial, il convient de la travailler. Les intentions sont rarement limpides. Il s’agit de contrôler la prise en charge, de poursuivre la lutte symétrique au cours de l’hospitalisation même, de mettre en échec le projet, de lutter contre la sensation d’abandonner son enfant.  Travailler la demande permet de rassurer les anxieux, de déplacer la lutte vers des objectifs acceptables par chacun, d’accepter la relative dépossession qu’implique l’hospitalisation grâce à la recherche d’une alliance thérapeutique. Ainsi, Mme Sabosse, la mère d’une jeune patiente schizophrène, voyait-elle le psychiatre de sa fille au point de le vampiriser tout en tenant un discours antipsychiatrique à rendre jaloux Laing et Cooper réunis. Le médecin était pris entre deux feux, entre la prise en charge de la patiente et le discours maternel qui risquait de mettre en échec le projet. Cette mère dans un état d’angoisse extrême passait son temps à appeler au téléphone sa fille et les soignants, et venait la voir pour être rassurée ce qu’elle n’était jamais par définition. Cette angoisse que rien ne venait estomper gagnait à son tour la fille. Nous étions en pleine escalade. Il leur est ainsi arrivé de se suicider ensemble. L’écoute infirmière a permis dans un premier temps de contenir la mère en la laissant pleurer, d’exprimer son sentiment d’incapacité à nouer des relations, l’isolement social dans lequel elles étaient et donc l’impossibilité réciproque à supporter la séparation. Ces entretiens informels qui ont eu lieu dans l’unité sont devenus progressivement réguliers et ont fini par être programmés. Ils ont débouché sur un suivi à l’extérieur, au CMP, au Juvénis. Ils avaient lieu une fois par semaine, ont une heure pendant six mois puis se sont espacés en raison de l’évolution du système familial. Tous les quinze jours pendant trois mois. Puis arrêt de la prise en charge. Aujourd’hui, la mère et la fille vont bien, comme s’il fallait que mère et fille soient suivies, rassemblées autour du soin et des mêmes soignants pour qu’un changement acceptable puisse advenir.

L’entretien peut être une réponse à une demande directe du patient. Il s’agit alors souvent de l’aider à faire entendre son point de vue. Le patient s’appuie sur les soignants pour étayer sa position au sein de la famille, pour exprimer son désir d’autonomie, pour essayer de trouver une distance relationnelle acceptable pour lui et sa famille. Il peut s’agir parfois de contenus plus complexes. Il importe dans tous les cas de repérer le “ fonctionnement ” du groupe familial afin d’éviter de soutenir l’un par rapport à l’autre et donc de déséquilibrer le système.  Ainsi, M. Maillart, un vieil homme de 73 ans, ne supportait pas de s’être endetté et d’avoir hypothéqué la maison qu’il avait bâtie de ses mains, au bénéfice de son deuxième fils. Il avait longuement hésité et fini par céder aux arguments répétés de sa femme. Le temps passant, il avait retourné son agressivité contre lui-même, refusait de manger et se laissait mourir. C’est dans ces circonstances qu’il a été hospitalisé dans notre unité. Après avoir traité l’urgence somatique, après l’avoir enveloppé de nos soins les plus attentifs, nous avons commencé à lui proposer des entretiens infirmiers qu’il refusa dans un premier temps.

Un après-midi, alors que sa femme était venue le voir, il a demandé à Annie, notre collègue responsable de l’accueil, de le recevoir sa femme et lui. Autour de cet entretien, soutenu par notre collègue, il a pu exprimer combien il se sentait envahi par cette idée d’avoir des dettes à son âge et combien il en voulait à sa femme de lui avoir “ forcé ” la main. Grâce à la présence de l’infirmière, sa femme a pu entendre ce qu’il disait sans se sentir par trop agressée. Nous avons bien perçu qu’il y avait là un conflit conjugal qui devait remonter à quelques années mais nous nous sommes bien gardés d’intervenir sur ce point pour lequel nous n’avions pas de mandat. Notre objectif était de rétablir un dialogue, de renouer une communication entre eux. Nous avons également perçu le conflit de valeurs masqué par la dépression. Pour ce vieil homme, une maison, ça se bâtit de ses mains, pour sa famille ; ça ne s’achète pas. Cette dette compromettait l’ensemble de la transmission des biens à ses enfants. Il avait la sensation d’en privilégier un, préféré par sa femme, aux dépens de ses autres enfants.

L’entretien peut être consécutif à une prescription médicale. Ce type d’entretiens tend à être de plus en plus fréquent. Les prescriptions médicales sont de plus en plus nombreuses et de plus en plus précises. Il s’agit parfois de recueillir des données complémentaires concernant l’histoire de la personne. Ainsi, lorsque nous avons reçu Rolland, un jeune patient schizophrène en HDT, la constellation familiale semblait-elle éclatée. Le père n’était pas le père, l’oncle pouvait être le père, la mère avait disparu, il y avait un beau-père, une histoire d’enlèvement, il y avait une famille nourricière. Nous étions en plein roman familial et aussi perdu que Rolland. Des entretiens avec le père, puis avec l’oncle, des contacts téléphoniques avec la mère, la mère nourricière ont permis de faire le point. Rolland et l’équipe ont pu mieux se repérer et cheminer ensemble.

Il s’agit le plus souvent d’aider les membres de la famille à mettre des mots sur les circonstances de l’hospitalisation, à échanger autour de leur perception de ce qui s’est passé, à expliquer les réactions des uns et des autres.

Lorsque M. Haure arrive à Provence, en HDT, c’est sa première hospitalisation en psychiatrie mais il a un long parcours hospitalier derrière lui. Séropositif, il est en fin de vie. Sa confusion, sa consommation d’alcool qui entretiennent confusion et instabilité, ses “ fugues ” des différents lieux de soin trouvés par la famille, sa volonté de rester vivant envers et contre tout excèdent les capacités de tolérance de son entourage familial, médical et associatif. Une réunion de tous les intervenants mobilisés par son accompagnement permet aux uns et aux autres d’exprimer leur ressenti, leur volonté de continuer à l’aider malgré tout en respectant ses demandes à lui et son désir de vivre chez lui dans son appartement jusqu’à la fin. La question de l’homosexualité et la souillure qu’elle représentait chez certains membres de l’entourage a même pu être abordé au cours de l’entretien. L’hospitalisation en a été raccourcie.

 Ces familles en souffrance, sont nos proches. Nous les rencontrons en faisant nos courses au marché, lorsque nous participons à la vie associative dans notre département. Nous ne sommes pas que des soignants, nous sommes aussi des citoyens qui allons à la rencontre d’autres citoyens. Cette proximité obligée éclaire notre pratique.

N’allez pas croire que toutes nos tentatives d’approche sont couronnées de succès, que les conflits s’évanouissent par miracle, nous tentons simplement de créer un espace où ces conflits pourront s’exprimer, éventuellement se travailler. Et même, si cet espace ne servait pas, l’idée que les familles entrent dans un lieu ouvert, sans chambre d’isolement, sans porte fermée à clé, et y rencontrent des soignants à leur écoute correspond à notre philosophie de soin.

 

 Dominique Friard, Martine Guieu, Delphine Marchant, Lucienne Pinet, Alain Truchet, infirmiers de secteur psychiatrique autour du travail quotidien accompli par l’équipe de l’unité “ Provence ”.




[1] Un premier épisode de cette réflexion a été publié dans la revue Soins psychiatrie, n° 206, Familles, je vous hais...me, sous le titre “ Des entretiens infirmiers pour renouer le dialogue ”.

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