Le vilain petit canard

“ Un vilain petit canard ”

 

Récit clinique

 

Mme Julienne est hospitalisée suite à un épisode d’agitation chez son médecin généraliste. Il s’agit de son deuxième séjour au Centre Hospitalier. Un peu plus d’un an sépare ces deux hospitalisations. Une année au cours de laquelle, elle a suivi une psychothérapie, interrompue un mois plus tôt. Elle se décrit comme hyperactive en ce moment. Elle n’arrive pas à trouver le sommeil.

Lors de l’entretien médical initial, elle se présente comme une ancienne toxicomane (héroïne, LSD, etc.). Son mari est alcoolique, ce qui l’inquiète pour ses deux enfants. Elle est dépressive, supporte mal les difficultés et se calme en fumant du cannabis parfois “ à longueur de journée ”. Elle se sent de plus en plus angoissée. Elle explique qu’elle vit entre la réalité et l’imaginaire. Elle a l’impression d’être coupée en deux, qu’il lui manque une partie d’elle-même.

Sur un plan professionnel, elle a fait l’école du cirque et s’est spécialisée dans le domptage/dressage de petits animaux : caniches, singes, etc. Elle anime des après-midi d’initiation aux métiers du cirque dans un Centre Aéré du département voisin.

Lors de l’entretien d’accueil infirmier, elle met en avant ses problèmes familiaux. “ J’ai une mère bouffante qui a toujours tout fait à ma place. ” “ Mon père, lui, était absent. Il préférait son métier à ses enfants. ” Elle raconte ensuite une histoire, de type roman familial, qui s’achève pour elle par le pensionnat. “ J’ai des relations infectes avec mes parents. J’ai essayé de parler de tout cela avec ma mère, mais elle est très agressive. Je suis le vilain petit canard. Ma mère rejette mon mari alcoolique. Pour elle, nous sommes des marginaux. Elle me pousse à divorcer mais je ne dois pas rentrer dans son jeu. Mon père est très fragile, ma mère a été une sorte de mante religieuse. ”

Dans son couple, elle met en avant une relation dominant/dominé. “ Quand mon mari boit, c’est moi qui domine. Quand je suis déprimée, c’est moi qui suis dominée. ”

D’emblée, les perturbations de la famille et de son fonctionnement sont mises en avant par Mme Julienne. Le discours apparaît logorrhéique, marqué par la psychothérapie et son vocabulaire. Les soignantes qui animent l’entretien se posent même la question de son authenticité. Elles décrivent une quête de relation fusionnelle avec l’autre.

Parmi les difficultés rencontrées lors de la prise en charge, les infirmières notent une nette tendance à envahir les activités proposées (relaxation, jeu de rôle, réunions communautaires), à se donner en spectacle, à tenter de “ manipuler ” les animateurs (ou le groupe), ou à se mettre elle-même en position d’animatrice.

Un entretien familial, lui est donc proposé, à elle ainsi qu’à sa famille. Une première séquence rassemble Mme Julienne et sa mère, une deuxième doit comprendre Mme Julienne, sa mère et son père. L’objectif est de permettre à Mme Julienne de dialoguer avec ses parents, d’essayer de mettre un peu de liant dans des relations très conflictuelles. Une étudiante participe à l’entretien. Nous reprenons ses notes.

“ Présentation de la mère

C’est une femme d’une soixantaine d’années, bien sûr. Elle est d’allure soignée. Au premier abord, elle semble rigide et froide, avec une position assise de défense : jambes et bras croisés, elle est assise sur le bord de la chaise.

La mère de Mme Julienne adhère à l’entretien comprenant que c’est pour le bien de sa fille, mais plus encore pour le bien des relations mère/fille, père/fille qu’il est proposé.

Le discours avec la mère est aisé, elle ne cherche pas à fuir, au contraire. Inversement sa fille, tout au long de l’entretien cherche à déstabiliser sa mère lui renvoyant à la figure de façon très brutale des faits douloureux remontant à des périodes difficiles pour la famille (l’absence d’amour paternel, l’amour de la mère, la période de prise de toxiques).

Mme Julienne cherche à déstabiliser sa mère, mais celle-ci reste stoïque, comprenant l’utilité de l’entretien. Elle ne nous livre de sa souffrance qu’une partie. Elle nous dit aussi son travail de psychothérapie. Elle a donc une certaine habitude de parler des événements de sa vie.

Cet entretien pour la mère aurait pu être encore plus “ rentable ” s’il n’y avait eu la présence du mari qui attendait dehors.

Durant l’entretien, nous sentons une très grande peur de la mère au sujet de son mari. En effet la mère craint ++ son mari, plusieurs fois durant la discussion elle nous a rappelé l’heure. Nous devions nous activer.

La mère de Mme Julienne est apparue comme une personne stoïque face aux événements. Stoïque mais pas insensible. Elle subit : son mari, sa fille. Elle a refusé une relation amoureuse par peur de son mari. Elle n’a, semble-t-il, jamais abandonné sa fille même lorsqu’elle prenait des toxiques.

A la fin de l’entretien, elle semblait agacée, voire exaspérée par les caresses et embrassades chargées de fausseté (de mon point de vue) par sa fille.

Présentation de la fille

Comportement chargé d’agressivité de Mme Julienne envers sa mère durant l’entretien.

Entretien qui semble n’être qu’une excuse pour mener à bien un règlement de comptes.

En fait de rapprochement, nous avons assisté à une véritable “ descente ” de la mère.

Mme Julienne ne la laisse pas terminer ses phrases, pour à nouveau lui “ balancer ” à la face une situation passée douloureuse.

Envers sa mère Mme Julienne s’est montrée perverse, destructrice, ambivalente (dans le discours et les gestes). Cette dernière ne s’est jamais démontée et a su se maîtriser (une petite larme au tout début d’entretien mais très vite contrôlée).

Ambivalence +++ de Mme Julienne envers sa mère même dans les gestes, elle la touche, lui presse l’épaule, ou lui caresse la jambe mais sans jamais la regarder.

L’entretien s’est terminé par une embrassade, empoignade étouffante faite par Mme Julienne sur sa mère. La mère a nettement adopté une position de recul, car le contact était réellement étouffant, et qu’il sonnait “ faux ”.

Je suis très mal à l’aise, car Mme Julienne me fait des clins d’œil. Pourquoi ? Je ne souhaite pas établir de complicité avec elle ?

Suite à l’entretien Mme Julienne apparaît comme parlant facilement d’elle, de sa relation avec son mari, avec ses parents. Elle sait analyser ses problèmes relationnels, mais exprime à peine et surtout n’approfondit pas son passé comme si tout ce qui la touche, elle, n’était pas analysable.

Présentation du père

Homme de soixante dix ans environ, grand, cassé. Porte sur lui l’autorité et le pouvoir.

Arrive dans le bureau très mécontent. Agressif, colérique car nous l’avons fait attendre. Il nous prévient que l’entretien ne durera que dix minutes. Refus de l’infirmier de mener un entretien chronométré. Semble presque perplexe de cette réponse mais soulagé de ne pas le faire.

Infantilisation de Mme Julienne devant son père. Devant lui c’est une enfant de cinq ans, qui le supplie de rester à l’entretien. Mais peut-être est-elle aussi soulagée du départ du père.

Pendant les 10 minutes où le père était présent, il est apparu comme un homme extrêmement agressif, coléreux, voire dangereux. ”

Ainsi que le montrent ces notes, les soignants ne sont pas neutres, ils tendent à prendre partie, notamment lors des entretiens familiaux. Cette perte de distance, est probablement induite par Mme Julienne et par la dynamique familiale lourde et complexe. Il est en tout cas tentant de percevoir son comportement comme une volonté de contrôle de l’autre, de considérer son père comme quelqu’un de rigide et violent, à demi-pervers, et sa mère comme une pauvre victime. La réalité est plus complexe.

L'évolution de Mme Julienne dans l'unité

Mme Julienne participe à de nombreuses activités : jeu de rôle dont elle s’est servie comme d’une tribune pour expliquer ses problèmes personnels d’une façon décrite comme exhibitionniste ; relaxation dont elle a tenté de prendre le contrôle mais où elle a finalement trouvé une place et où elle s’est laissée aller à ce qu’elle ressentait en abandonnant son vocabulaire “ psychologisant ” ; réunions communautaires où elle s’est plus axée sur elle-même que sur le collectif convoquant d’une certaine façon le groupe à faire sa psychothérapie, soirée karaoké où elle a su jouer un rôle plus adéquat, contribuer à mettre l’ambiance par ses facéties mais sans envahir le groupe.

Au fil des activités et des entretiens, Mme Julienne va retrouver une plus grande stabilité de l’humeur, accepter de ne pas être le centre des préoccupations des soignants et du collectif. L’entretien familial aura, malgré tout, été un temps important de son parcours. La demande de soin de son mari reconnaissant son alcoolisme, ses effets sur l’éducation des enfants et sur la santé psychique de son épouse semble avoir eu un effet décisif sur l’amélioration de l’état de Mme Julienne.

 

D’après le parcours de Mme Julienne, les notes de l’étudiante et la synthèse d’hospitalisation rédigée par les infirmiers de l’unité.

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