Les pommes de terre sautées

Les pommes de terre sautées

 

Récit clinique

 

Mercredi 3 novembre, dix-sept heures, Mustapha, le médecin généraliste de garde nous annonce l'arrivée imminente d'un patient en Hospitalisation d'Office (hospitalisation sous contrainte demandée par le maire de la ville). Le peu que nous savons est qu'il s'agit d'un jeune patient toxicomane qui consomme régulièrement du LSD et de l'ectasy, et qu'il est sorti la veille de l'hôpital général situé à 42 km. Cela fait deux heures qu'il alterne les phases auto et hétéro-agressives.

 

Un peu de géographie

 

A 21 heures 15, M. Dugarry arrive dans l'unité, couché et attaché sur un brancard porté par quatre pompiers qui ont l'air à bout. Quatre autres les accompagnent. Huit hommes en bleu dans l'unité, ça se remarque. D'autant qu'il est plus de 21 heures. Immédiatement, les autres patients s'attroupent et chuchotent. 

Avant même de rencontrer un médecin, M. Dugarry rencontre l'institution et son organisation. Cette organisation est d'abord marquée par la géographie et son retentissement sur les hommes. L'établissement où nous travaillons est situé au cœur des montagnes, dans les Hautes Alpes. Nous accueillons toute la population du département exception faite du canton de Briançon (ville la plus haute d'Europe), trop éloigné, entouré de routes souvent impraticables l'hiver. Sauvage, tourmenté, notre paysage de montagnes nous enseigne le temps. Ici, on se souvient encore qu'autour du village d'Embrun, il n'y a pas si longtemps, l'hiver, on ne pouvait enterrer les morts à cause du gel, aussi les conservait-on couverts de neige, sur le toit de la maison en attendant le dégel.

Nous préférons prendre le temps. Nous savons bien qu'il faudra attendre le retour du soleil, la fonte des neiges pour rétablir les communications. L'isolement fait partie de notre réalité hivernale. Que nous allions au village d'Embrun, de Guillestre, ou de Saint Firmin, nous ne sommes jamais certains d'arriver à destination, il suffit d'une route verglacée, d'un camion en travers du chemin pour que nous soyons obligés de renoncer. Les montagnes nous enseignent les saisons, la vanité des choses humaines qu'une avalanche suffit à balayer. Une certaine forme d'humilité nous oblige sans cesse à nous référer à notre environnement, à composer avec lui. Je ne suis pas rousseauiste, je sais aussi que dans ces chalets sévit parfois l'inceste, qu'existent des situations de très grande pauvreté, de très grande solitude. Notre monde est un monde dur, impitoyable. Dur à la souffrance, dur à l'autre parfois.

C' est en raison de cette géographie montagneuse que M. Dugarry arrive dans notre secteur. Son hôpital de référence est situé à 140 km. Les routes sont sinueuses. Il faut plus de deux heures pour y aller. Les pompiers seraient mobilisés près de quatre heures. Dans nos villages mobiliser huit pompiers pendant tout ce temps est un luxe.

C' est en raison de cette géographie montagneuse que les hospitalisations sous contrainte sont rares. Les médecins de l'hôpital de Briançon ont pris l'habitude de nous adresser, hospitalisés sous contrainte, les patients qui leur posent des problèmes qu'ils ne savent ou ne peuvent résoudre. En réaction, les médecins du secteur ne confirment qu'exceptionnellement ces mesures. L'habitude prise profite à tous les patients du secteur, qu'ils viennent de Briançon ou non. M. Dugarry ne restera donc pas hospitalisé en H.O. plus de 24 heures. Dès le lendemain, il pourrait sortir dans le parc de l'hôpital.

Il vient donc d'arriver dans l'unité. Les pompiers l'ont détaché, puis couché sur le lit qui l'attend. Delphine, l'infirmière de nuit est avec eux. Mme Dugarry, sa mère, a inspecté les lieux, “senti ” l'ambiance. Immédiatement, on entend des cris. Comme des rugissements de fauve blessé. Mustapha, le médecin  de garde a échangé avec les pompiers. La violence qu'ils décrivent est au moins à 7 sur l'échelle de Richter. Il s'est fracassé une bouteille de bière sur la tête, il les a menacé avec le goulot de la bouteille. Palabres sans fin, menaces, puis confrontation directe ont permis de le ceinturer. Les huit pompiers n'étaient pas de trop. 

Mustapha rassure, cadre, recadre, prend le temps mais plus il parle, plus M. Dugarry s'agite. Il semble, par ailleurs, que la présence de sa mère ne contribue pas à détendre l'atmosphère. Il prescrit donc un traitement sédatif injectable que M Dugarry accepte et qui le calme rapidement. Les 8 pompiers sont restés là, au cas où; ils savent de quoi M. Dugarry est capable. Grâce à leur présence, j'ai pu aller vers les autres patients, inquiets de ce déploiement de force. On plaisante, on présente à demi-mots celui qui vient d'arriver. Il s'agit de rassurer, de valider leurs perception. Oui, c'est inhabituel. Mais souvenez-vous quand vous-mêmes êtes arrivés, ce n'était pas simple non plus. Oui, oui, vous vous êtes enfuie dans le parc. Et vous vous êtes arrêtée parce que personne ne vous courrait après. Quelques minutes à peine. Trois fois rien. Un tout petit moment hors soin où chacun se souvient de son entrée à lui et de l'atmosphère de la rencontre. C'est aussi l'occasion de mesurer le chemin parcouru depuis. Pour moi, c'est l'heure de quitter l'unité.

Le lendemain, lorsque je rentre du Tribunal de Gap où j'ai accompagné un patient qui passait en procès, j'apprends que M. Dugarry s'est agité vers une heure du matin, qu'un traitement sédatif injectable lui a été administré, qu'il a été vu par le psychiatre le matin et qu'il faut poursuivre le traitement mais en l’adaptant à son état. Kader, le médecin généraliste vient le voir à 17 heures avant de quitter sa garde. Mustapha qui lui succède, commence sa garde par lui. Nous n'avons toujours pas réussi à communiquer avec M. Dugarry. Il s'agite, prononce quelques paroles dont nous ne pouvons apprécier la cohérence, a un traitement sédatif et dort. Sa mère est venue le voir mais elle n'a pu lui parler car il dormait encore. Mustapha, nous demande d'essayer d'entrer en contact avec lui autour du repas. Si nous n'y arrivons pas, il faudra le perfuser, ce qui risque de ne pas être simple.

M. Dugarry, qui s'appelle Mickaël se réveille pour le repas. Nous savons parce qu'il tolérait la présence de sa mère au plus fort de sa tempête qu'il supporte d'établir une relation avec une femme. C'est donc Sylvie qui s'occupe de tout ce qui concerne le repas pour lui. Elle l'enveloppe de petites attentions, mais sans en faire trop. Mon collègue Michel et moi-même restons à distance. Sylvie le sert, s'assoit à ses côtés, essuie ses remontrances. Evidemment rien ne va. M. Dugarry émerge du sommeil sans rêve des neuroleptiques. Il a complètement oublié la journée d'hier, comme si elle n'avait pas existé. La bouche est pâteuse, l'articulation défaillante. Il se focalise sur sa mère. C'est de sa faute, s'il est là. Il serait possible à ce moment là de le contrer, de lui dire qu'il a été amené par les pompiers. Nous n'en faisons rien. M. Dugarry émerge, on respecte cela. La relation qu'il établit avec Sylvie risque de vite devenir conflictuelle. Elle me passe le relais en douceur à la faveur d'un plat de pommes de terre sautées que je suis allé chercher pour lui. De toute façon, il faut qu'elle parte. L'équipe est systématiquement renforcée d'une infirmière jusqu'au dîner. M. Dugarry est encore tellement endormi qu'il n'arrive pas à manger. Je m'assois donc à mi-distance. Michel s'occupe de deux autres patients deux tables derrière. Je me représente. Il réagit à peine et me prend à témoin que la bouffe est dégueulasse. Les pommes de terre sautées lui conviennent mieux. Il commence à grignoter non sans les avoir copieusement arrosées de sel.

“Où je suis ?

- A l'hôpital de Laragne.

- J'ai une copine qui va venir y travailler.”

La voix est un plus ferme, les gestes un peu plus assurés. Il me raconte sa copine. J'écoute. Je ne lui fais pas répéter quand je ne comprends pas. Plus tard. Ce qui compte là, c' est le chemin qui est train de s'ouvrir.

“Et le match ! J'espère que je vais pouvoir voir le match.

- Quel match ?

- Be, le match de Bordeaux.

- Bordeaux, mais c' était hier soir, mercredi. C'est le soir de votre arrivée. ”

Retour tranquille sur la journée oubliée.

“Bordeaux a fait match nul contre les Hollandais, 0-0. Ils sont deuxièmes de leur poule.

- Ah, les cons !

- Ouais, ils ont envoyé les remplaçants. Ils n'ont pas joué.

- Et Marseille ?

-          Marseille, c'était avant-hier, mardi. Ils ont fait match nul 2-2. ”

On pourrait penser qu’il s’agit d’une discussion à bâtons rompus. On pourrait penser que je perds mon temps, que je ferai mieux d’aller faire un “ vrai ” soin. Mais, nous sommes là, en plein recueil de données. On ponctue le temps tranquillement sans y toucher. La relation tient. Il n’apparaît pas persécuté. On continue comme cela en parlant football, qualité de joueurs, etc. J'apprends qu'il est bien dans la réalité, qu'il se tient au moins au courant de l'actualité footballistique, qu'il a des collègues supporters, qu'il assiste à des matchs de foot. Toute une vie sociale apparaît qui ne se limite pas à la seule prise de toxiques. Je sais ainsi que nous ne sommes pas face à un repli, à un isolement social, ce qui ne milite pas en faveur d’une schizophrénie débutante.

“Dominique, à la télé, il y a quelqu'un qui s'est évadé d'ici.

- Oui Aline ?

- C’est un gars avec un pyjama bleu.

- Si tu continues à te payer ma tête, je te défonce la gueule. ”

Aline est une adolescente hospitalisée dans l'unité depuis quelques jours en raison d'un manque de limites, de difficultés relationnelles avec sa famille d'accueil. Elle est en quête de semblables, de patients jeunes, comme elle, avec lesquels échanger, faire les 400 coups, s'opposer, se repérer. Ma présence auprès de M. Dugarry l'autorise à tenter une approche. Evidemment, elle s'y prend de telle sorte que la question du cadre de l'hospitalisation est immédiatement posée. Sur un strict point relationnel, lors d'une précédente hospitalisation, nous avons monté un sketch où nous faisions les clowns. Elle a entrepris cette fois-ci de réactualiser mon stock d'histoires drôles et me signale donc toute chose étonnante qui se passe dans l'unité. Elle a bien sûr repéré que j'étais en plein travail d'accueil, elle-même a été accueillie. Ma présence autorise donc le rapprochement. Mais la manœuvre n'aboutit pas. M. Dugarry, trop fragile, menacé peut-être, par une jeune femme kabyle, réagit agressivement.

“Je sais que j'ai un pyjama bleu. J'aime pas qu'on se moque de moi.

- Aline aussi a un pyjama bleu. En disant cela, elle se moque d'elle-même.

-          Ah !”

Pour l’accueillant, la situation est plus complexe. Je dois continuer à rassurer “ mon ” entrant et avancer autour de la démarche de soins d’Aline. Mais l’arrivée d’Aline, en fait, me simplifie la tâche. Je peux voir M. Dugarry entrer en relation avec une jeune femme de son âge et percevoir que ses relations à l’autre sexe sont décidément peu simples. Je remarque que lorsqu’Aline, fine mouche, parle d’évasion, il réagit non pas sur l’évasion mais sur le pyjama. J’ai là un indice qui m’indique qu’il ne songe pas à partir de suite. Toutes choses que je n’aurai pas perçues si j’avais été ailleurs, et surtout si M. Dugarry avait été en chambre d’isolement. M. Dugarry en agressant Aline qui s’est immiscée dans la relation soignant/soigné a pu voir comment je réagissais à l’agression de quelqu’un d’autre. J’explique, je recadre, je ne m’affole pas. Et je fais entendre le point de vue d’Aline. J’ai deux sujets à côté de moi. Pas deux fous en pyjama bleu. Recueil de données donc, analyse partielle de la situation et mise en place d’actions pour faire avancer la relation et permettre à chacun des deux patients de recueillir leurs propres données concernant le soin, et le soignant. Mais tout cela s’effectue à la vitesse de la pensée. A un rythme tel qu’il ne sert à rien de l’écrire. C’est en ce sens que la démarche de soins n’est pas uniquement de la résolution de problème. Il importe de réagir vite et de s’appuyer sur une expérience forgée autour d’études cliniques régulières et de supervisions quasi systématiques. La démarche de soin, c’est de la pensée arrêtée. Mais, nous allons toujours beaucoup plus vite. Nous sommes toujours au delà de ce que nous avons arrêté.

La jeune femme retournée à la télévision, M. Dugarry mange toujours. Ses gestes sont de plus en plus précis. Aline revient. Ce jeune homme à la tête rasée est le seul de son âge.

“Dominique, c' est vrai que la famille d'accueil ne veut plus me reprendre ...

- C'est vrai Aline. Ils ont eu très peur. Mme Picard n'arrivait pas à dormir. Vos insomnies l'ont beaucoup perturbée.”

Evidemment, introduire ainsi Aline dans une relation naissante se discute. Mais je sais que de toute façon, elle ira à la rencontre de Mickaël. Je sais également que l'accueil à l'hôpital repose autant sur les soignants que sur les soignés. Je sais, par ailleurs, qu'Aline a besoin de se sentir utile pour quelqu'un. Que je sois présent lors de ces tentatives d'approche d’Aline me permettra ensuite de les reprendre. Plutôt que d'expliquer à M. Dugarry, le type d'aide qu'il peut espérer de nous, ce que j'ai tenté de faire au début de la rencontre, en vain, je préfère qu'il s'en rende compte par lui-même. On peut toujours dire à un patient que l’on est à son écoute. Mais si l’on n’est pas présent aussi aux autres, il n’en croira pas un mot. Il faut simplement que je sois vigilant à ne pas aller trop profond, à ne pas renvoyer à Aline de choses qui risqueraient de la déstabiliser. L'idée que j'ai est que tous deux ont des points communs, et que M. Dugarry pourra s'étayer sur ce que dit Aline pour avancer pour son propre compte.

“Je suis allé dans ma chambre. Je me sentais vide, comme un trou noir. J'ai pris un couteau et je me suis coupée les veines. Il y avait du sang partout. Regarde, pourtant, c' était pas profond, mais ils ont eu peur. 

- Ah non, il ne faut pas se couper les veines. Il ne faut pas attenter à ta vie. La vie c' est sacré. ”

Mickaël réagit au discours de Aline. Il nous raconte sa première tentative de suicide à lui et la réaction de son meilleur ami qui lui a mis deux claques. Ce geste et le discours qui a suivi l'ont marqué et il n'a, dit-il, plus jamais recommencé. Ainsi, apprivoisons-nous petit à petit Mickaël. Ainsi, Mickaël, nous apprivoise-t-il, Aline et moi. Ainsi, je remplis mon panier de données. Je le raccompagne à sa chambre, il titube encore. J'appelle Mustapha.

“ Il a mangé des pommes de terre, un peu de soupe et bu un verre d'eau. Il a emmené un yaourt dans sa chambre. Faut-il le perfuser ?

- Qu'en penses-tu ?

- Je crains qu'on le brusque. Là, on a un chemin qui mène au consentement au soin. C' est fragile. Il s'énerve pour un oui, pour un non. Il a la persécution à fleur de peau. Mais ça m'embêterait de risquer de briser le fil pour une perfusion. Et puis va t'en perfuser quelqu'un qui n'est pas d'accord.

- O.K. Inutile de risquer l'épreuve de force.

- Je lui ai dit que je revenais lui faire l'injection. Je crois qu'il accepterait son traitement en gouttes. Je tente le coup ?

- Oui. Tu lui donnes en plus un Tranxène 50®, un Immovane® et un Lexomil®.

- Tu crois pas que je devrais garder les deux derniers pour les collègues de nuit, s'il n'est pas bien ?

- Oui, essaie comme çà. S'il n'accepte pas, tu fais l'injection prescrite, sinon tu m'appelles et je corrige la prescription. ”

Entre Mustapha et moi, c’est une relation de confiance. Je sais qu’il viendra corriger l’ordonnance. Je sais qu’il viendra si j’ai besoin de lui. Il sait comment je pense autour des patients. Il sait que je ne l’appellerai que si j’ai besoin de lui. Chacun sait pouvoir compter sur l’autre. J’aime ces médecins suffisamment sûrs d’eux pour faire confiance aux soignants. Ils ne sont pas psychiatres mais ils sont à l’écoute des patients comme des soignants.

Lorsque je vais voir Mickaël, Aline est dans sa chambre, il ne l'a pas assommée, ils papotent comme de vieux amis. Je demande à Aline de sortir en lui expliquant que M. Dugarry a besoin de se reposer. Il a mangé son yaourt, changé son oreiller de place, il n'est plus face à la porte. Il prend confiance petit à petit. Il accepte son traitement sans problème une fois que je lui ai expliqué ce que contenait le verre et les effets attendus. Je le quitte, et lui précise que je serai absent quelques jours, Delphine et Sylvie dont il a fait la connaissance seront présentes l'une cette nuit, l'autre demain.

 

 

Dominique Friard

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site