Les premiers pas

“ Les Premiers Pas ”

 

Récit clinique

 

Les “ Premiers Pas ” sont un lieu d’accueil mère-enfant fonctionnant sur le modèle des “ Maisons Vertes ” de F. Dolto[1], à une fréquence d’un après-midi par semaine, le vendredi.

Nous somme trois professionnelles, parfois deux,  à intervenir sur ce groupe en fonction de notre planning : une psychomotricienne et deux infirmières de secteur psychiatrique.

Les personnes qui viennent aux “ Premiers Pas ” sont des mamans isolées socialement, des mamans étrangères ou des mamans de jeunes enfants non scolarisés désirant en rencontrer d’autres, pour échanger.

L’une d’entre elles, Monique, vient aux “ Premiers pas ” depuis un an et demi très régulièrement. Dès sa première visite, elle nous a laissé perplexes. Ce jour-là, Monique arrive en début d’après-midi avec sa petite fille âgée de six mois, Roma. Elle nous dit qu’elle a eu connaissance de ce lieu par une affiche d’information dans une pharmacie. Elle garde sa fille aux bras et précise qu’elle restera peu de temps car Roma doit dormir à une heure bien précise. Nous l’invitons à poser son bébé sur le tapis, où de nombreux jouets sont éparpillés. Elle hésite, puis s’assied à côté d’elle.

Tout de suite, elle nous questionne :

“ Que se passe-t-il ici ? Que faites-vous ? Qui êtes-vous ? Quand viennent d’autres personnes ? 

Il faut préciser qu’à ce moment précis, elle était la seule maman.

Nous lui répondons et apparemment satisfaite de nos réponses elle se met à nous questionner sur son bébé :

“ A quel âge Roma tiendra-t-elle assise ? Quand aura-t-elle des dents ? A quoi jouer avec un bébé de six mois ? Combien d’heures doit-elle dormir ? .. ”

Nous sommes habituées aux questions des mamans, mais quelle angoisse, quelle inquiétude ! Nous répondons un peu évasivement et à notre tour nous lançons une question, une  toute petite :

“ Roma est-elle votre premier enfant ? ”

- Oui, répond-elle, en précisant qu’elle a choisi de l’avoir maintenant, qu’elle veut en profiter, l’éduquer à temps plein et qu’elle ne travaillera pas. Puis, elle développe une théorie par rapport aux femmes qui travaillent, à la vie de famille aujourd’hui, aux divorces ... Tout à coup, elle regarde l’horloge et se lève. Sa fille doit aller dormir alors qu’elle joue tranquillement. Nous lui proposons de revenir la semaine suivante.

Avec mes collègues, nous sommes bien embarrassées. Cette maman nous a fait une drôle d’impression. Toutes ces questions, cette attitude défensive mais aussi provocatrice dans la façon qu’elle avait de s’adresser à nous : elle posait des questions précises qui ne nous permettaient pas de lui renvoyer la question. Elle avait aussi un discours provocateur par rapport à nous trois, femmes, mères au travail. Enfin, elle a pris la fuite. En quelques minutes, alors qu’elle semblait être à l’aise, elle décide de partir précipitamment.

Depuis, nous l’avons revue souvent. Au fil du temps, elle est restée plus longtemps, elle nous a parlé autrement ; la confiance s’est installée entre cette maman, les autres mamans et nous. Elle a retrouvé aux “ premiers pas ” une ex-copine de travail d’il y a une quinzaine d’années, alors qu’elle était serveuse en restauration. Elles profitent de ce lieu pour se revoir. Elle s’est dévoilée un peu. Nous savons qu’elle est en mauvais termes avec sa mère, commerçante dans une autre région, qu’elles ne se voient pas ou très peu. Rien de son père.

Elle a quitté le papa de Roma pendant sa grossesse et a vécu plusieurs mois dans une maison maternelle. Puis un jour, le père “ est venu les reprendre, elle et sa fille ”. Ils vivent ensemble dans un tout petit appartement. Elle ne s’y plaît pas. Elle a sa voiture personnelle et perçoit des indemnités de chômage.

Nous apprenons qu’elle a un grand fils de 20 ans, qu’elle ne voit plus car il ne s’entend pas avec son compagnon.

Un autre vendredi, elle annonce qu’elle est enceinte et qu’elle en est très heureuse. Roma aura 15 mois à la naissance du bébé.

“ C’est ma vie, c’est mon destin d’avoir des enfants à 40 ans ” nous a-t-elle dit.

Sa deuxième fille est née et ça a été très difficile. Physiquement, elle se laisse aller ainsi que les enfants. Elle ne dormait pas bien  souffrait du dos et ses grossesses successives l’avaient fatiguée. Nous lui disons voir cette fatigue, sa mauvaise mine, son mal être. Nous lui proposons de rencontrer un médecin mais elle répond que “ Les premiers pas ” suffisent. Moralement, ca ne va pas non plus. Elle parle de quitter cet appartement trop petit. Elle cherche autre chose pour elle et les enfants. De son compagnon, elle ne parle plus trop. Elle se questionne sur son avenir avec lui. Elle trouve un nouveau logis et s’y installe avec les filles. Elle quitte son compagnon – il a eu des accès de violence sur elle et le tribunal va le pénaliser. Elle aura une pension :

“ Je ne veux pas vivre avec un homme ”, dit-elle.

Parfois à son arrivée elle n’est pas bien, triste ou agressive verbalement avec Roma. Elle nous fuit. Par son attitude elle nous dit : “ Tout va bien, laissez moi ”. La semaine suivante, elle est mieux, avec de nombreux projets, parfois un peu fous, mais ce sont ses projets.

Elle revoit son fils qui a fait un métier manuel. Il travaille, vit avec une copine et garde parfois ses petites sœurs car elle fait une formation un week-end pas mois.

Monique est intelligente mais instable, immature et fragile. Elle a un discours, celui de sa mère très attachée à ses principes éducatifs, et un agit tout à fait opposé à cela. On dirait qu’elle fait comme il lui plaît, et que les enfants doivent  suivre et s’adapter. Fait-elle pour elle comme il lui plaît ou est-elle partagée, tiraillée entre le discours de sa propre mère et ce que celle-ci a fait pour elle lorsqu’elle était enfant. Monique semble sans repère, sans modèle auquel s’identifier. Elle paraît vivre sur des sables mouvants.

L’équipe est inquiète pour elle. Depuis un an on voit qu’elle ne va pas bien, que sa situation se dégrade. On se demande si les enfants ne sont pas en danger parfois. Mais elle a confiance en nous. Elle se confie. Elle a lié des relations avec d’autres mamans.

Quelques mois après son installation dans son appartement, rien ne va plus ; il n’y a plus de chauffage ; elle veut un appartement HLM, peu importe où.

Elle obtient son HLM et part vivre au fond d’une vallée. Cela fait trois déménagement en moins d’un an.

Actuellement, Monique vit seule avec ses deux fillettes qui revoient leur père, elle aussi  Ils se voient à l’extérieur, lors des fêtes de villages, des sorties ; le papa souhaite reprendre une vie commune. Elle ne veut pas.

Un jour elle nous a confié avoir eu des gestes de violence sur ses enfants, c’était il y a quelques mois. Sa voisine est venue chez elle et l’a menacée de prévenir les services sociaux. Cela lui a fait peur et l’a fait réfléchir.

Roma a été inscrite à l’école en juin. Elle n’a pas fait la rentrée : lors de l’inscription on ne lui a pas fait visiter l’école et elle n’a d’ailleurs rien demandé. Depuis, Monique pense que cette école n’est pas bien pour Roma qui a 2 ans et demi. Elle n’ira pas à l’école cette année.

L‘équipe des “ Premiers Pas ” est toujours perplexe. Depuis une année, notre service fonctionne sans médecin, nous n’avons parlé de ce groupe qu’une seule fois en un an et nous pensons que dans l’urgence il faut privilégier le lien, la confiance, le contact, en attendant l’arrivée très proche du médecin affecté à notre service.

 

 

Danièle



[1] Les “ Maisons Vertes ” de Françoise Dolto ont été crées en 1979. Ce sont des lieux de rencontre et de loisirs, ouverts pour les tous petits avec leurs parents. Ils sont destinés à ouvrir à une vie sociale dès la naissance, pour des parents très isolés et démunis face aux difficultés quotidiennes qu’ils rencontrent avec leurs enfants.

Ni crèches, ni haltes-garderies, ni centres de soins, ce sont des maisons où mères et pères, grands parents et nourrices sont accueillis et où leurs petits y rencontrent des amis. Cf. DOLTO (F), La cause des enfants.

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