“ Pas ma femme ! ”

Démarche et théorie de soin

 

“ Pas ma femme ! ”

 

Récit clinique

 

Dans notre unité de soins de longue durée, un patient psychotique, M. Pierre Ricard est hospitalisé. Anciennement suivi en psychiatrie, il est relativement jeune pour un long séjour. Il a vécu pratiquement toute sa vie dans différentes unités du Centre Hospitalier Spécialisé dont nous dépendons.

Cet homme d'un physique ingrat impressionne. Il présente des tremblements assez importants au niveau des membres supérieurs. Il se dit sourd mais entend ce qui l'intéresse. Pour communiquer avec lui, il faut soit lui écrire ce que l'on veut lui dire, soit lui parler fort et de près.

En raison de sa psychose, il a toutes les trois semaines un injection retard de moditen®. Il aime, en général, avoir sa piqûre. Il dit que ça lui provoque du plaisir. Mais aujourd'hui, c'est non. Je lui ai expliqué que c'était le jour de l'injection, que je vais la lui faire. Il objecte de la tête. Je prépare l'injection mais au moment où je m’apprête à me rendre dans sa chambre, il refuse toute piqûre. Il me dit qu'il ne veut pas que “ sa ” femme le pique. Pierre s'est désigné deux femmes dans l'unité : le médecin généraliste et moi-même. Il était donc impossible que “ sa ” femme le pique. J'ai essayé de négocier, mais en vain car il refusait toujours. J'ai remis la piqûre au lendemain.

Mais le lendemain, l'infirmière du matin qui pourtant n'était pas la “ femme ” de M. Ricard, n'arrive pas non plus à le piquer. Présente le soir, j'essaie à nouveau et je l'entends me dire : “ Pas ma femme, non, pas ma femme ... ”. Il commence à s'énerver et lance les pieds et les mains en avant. Nous n'avons aucun moyen de le raisonner. Nous ne sommes que 6 femmes ! Je décide donc d'appeler un homme dans un autre pavillon. Je téléphone à l'unité “ Provence ”.

Brigitte l'infirmière me répond qu'ils n'ont plus qu'un seul homme, les autres sont tous  “ amochés ”. Elle ne veut pas m'envoyer “ son seul homme valide ”. Je lui explique que je suis enceinte. Elle accepte alors de “ me prêter son homme ”, mais il faut que je fasse attention à lui, que je le ménage. Dominique arrive alors. Nous lui expliquons la situation. Nous négocions encore, mais comme Pierre ne change pas de position, nous décidons de le maintenir par la force. Dominique prend le haut du corps de Pierre, et les deux aides-soignantes les jambes. Nous le transportons sur le grand lit de la salle de kiné. Nous l'allongeons sur le côté. J'arrive avec la seringue et je pique. Pendant ce temps, Dominique caresse le bras du patient, enveloppe sa tête et lui parle doucement. La piqûre est faite. Pierre est calmé. Nous le laissons allongé sur le côté.

Personnellement, je n'aime pas faire ce genre de “ soin de force ”. Pour moi le soin ne doit pas être intrusif. Ce genre de situation est rare au Long Séjour mais quand ça arrive, en principe la négociation prévaut toujours sur la force. Le geste peut paraître agressif sur le fait. Je l'ai fait pour soulager l'équipe qui pense qu'un jour de retard peut mettre Pierre dans un état dangereux pour les patients et pour les soignants. Mon avis était autre mais il faut savoir écouter ses collègues et prendre des décisions pour que chacun trouve du positif dans le travail qu'il effectue.

Tout compte fait, ce geste qui pouvait paraître agressif au départ a été relativement doux. Doux pour les soignants. On peut supposer qu'il a été doux aussi pour Pierre, mais il ne nous en a pas parlé. Au bout d'une demi-heure, nous sommes allés chercher Pierre. Il s’est levé et est allé se coucher. Bien sûr je reste “ sa ” femme. Mais ce soir, il est en colère, il ne me parle pas. Il ne veut pas que je m'occupe de lui.

Le lendemain tout était oublié. J'étais à nouveau “ sa ” femme. Il était heureux de me voir. Le geste de la veille était oublié.

Pourquoi me considère-t-il comme “ sa femme ” ? C'est peut-être que j'entretiens avec lui une relation de confiance, de complicité. Je l'écoute, je parle avec lui. Je n'entretiens pas avec lui une relation uniquement basée sur la sanction. J'essaie de comprendre, d'expliquer. Je lui donne des limites sans le sanctionner, sans crier. Simplement avec des mots, avec des gestes.

C'est peut-être aussi que pour lui, j'incarne la femme parfaite ! ! !

 

Laetitia Mongilardi
Unité de Soins de Longue Durée Le Buëch.

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