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Qu'est-ce qu'une famille ?

Qu’est-ce donc qu’une famille ?

 

Le Petit Robert, définit la famille comme l’ensemble des personnes vivant sous le même toit. Dans un sens plus large, le mot se réfère à l’ensemble des personnes liées entre elles par le mariage, la filiation ou l’adoption. Enfin la famille décrit la succession des individus qui descendent les uns des autres de génération en génération.

La famille est un groupe, une institution même dont le fonctionnement est évalué par un groupe de soignants, par une institution de soin. Les normes des uns et des autres peuvent être différentes, ce qui est symptôme ou signe pour l’un est inscrit parfois dans un fonctionnement “ normal ” pour les autres.

La famille de Monique se limite à une mère et deux filles en bas âge qui vivent sous le même toit. Nous avons vu que parfois la cohabitation n’était pas simple. Si nous nous référons à une définition plus large, nous y inclurons un fils aîné, le père des filles dont Monique s’est séparé mais qui rencontre ses filles et son ex-compagne, la mère de Monique, commerçante dans une autre région. Entre ceux qui sont au loin et ceux qui sont sous le même toit, toutes les relations sont possibles : alliances, conflits qui retentissent forcément sur le fonctionnement de la famille nucléaire.

Oncles et tantes, grands-oncles et grands-tantes, grands-parents, père du fils aîné, père de Monique nous sont inconnus. La famille comprend également les arrières-grands parents décédés, les cousins “ à la mode de Bretagne ”, toutes les personnes qui descendent d’une même lignée. La lignée paternelle semble étrangement absente.

Pour les soignants également, ces diverses définitions font une différence. Certains thérapeutes se contentent de travailler avec la famille nucléaire, d’autres exigent la présence de la famille élargie (avec grands-parents, arrière-grands-parents quand ils sont vivants). Le génogramme fixe sur le papier le plus grand nombre possible de représentants de la lignée.

La sociologie a longtemps considéré que la famille représentait la “ cellule sociale ” par excellence, le premier modèle de socialisation, donc la première source de représentations collectives. Se référant aux théories héritées d’Aristote et du droit romain, Auguste Comte nomme “ cellule  sociale ” la famille de type patriarcal, celle où s’inscrit la loi sociale. “ La famille humaine n’est, au fond, que notre moindre société et l’ensemble normal de notre espèce ne forme, en sens inverse, que la plus vaste famille. ”[1] On voit ainsi “ le maître ou le protecteur, l’ami et le disciple, représenter habituellement, à un degré moindre, le père, l’époux ou le frère, et le fils. ”[2]

Au début du 20ème siècle, Emile Durkheim met en évidence le concept de conscience collective et de solidarité : c’est le système qui détermine l’individu, l’ensemble qui détermine chaque élément. Considérant que les valeurs font partie de ce qui doit se transmettre, il met en évidence le caractère institutionnel, c’est-à-dire sociologique, et non biologique, de la famille. Il définit la famille et le clan par ce qui fait lien : le nom. “ Cette parenté ne vient pas de ce qu’ils soutiennent les uns avec les autres des relations définies de consanguinité ; ils sont parents par cela seul qu’ils portent un même nom. ”[3] Ce nom peut être simplement celui du totem choisi par un clan et auquel chaque membre se réfère puisque ce qui importe c’est “ qu’ils se reconnaissent les uns envers les autres des devoirs identiques à ceux qui, de tous temps, ont incombé aux parents : devoirs d’assistance, de vendetta, de deuil, obligation de ne pas se marier entre eux, etc. ”[4]

Portant un regard d’anthropologue sur les relations entre la structure familiale et la psychologie de l’enfant, Margaret Mead a mis en évidence l’importance du lien entre les relations familiales et l’intégration de l’individu dans la société. La nature humaine étant “ éminemment malléable ” la formation de la personnalité de chaque sexe “ est le fait d’une société qui veille à ce que chaque génération, masculine ou féminine, se plie au type qu’elle a imposé. ”[5] L’homme et la femme se fondent dans un rôle socialement déterminé et y conditionnent à leur tour leurs enfants. Les lois régissant la constitution et la structure de la famille sont une sorte de langage, c’est-à-dire comme un système d’opérations permettant une sorte de communication entre les individus et les groupes. Elles sont toujours le fait d’un phénomène artificiel construit et culturel assignant à l’individu des tâches, rôles et statuts divers. Etudier la famille c’est donc également étudier un système de relations, et, avant tout, la relation homme/femme qui la déborde et la construit. “ C’est la relation même des sexes à l’intérieur de la vie familiale qui construit la personne et la colore de masculinité et de féminité ” et la vie familiale “ répercute dans une société donnée les images, rôles et modèles propres à chaque sexe ” affirme A. Jeannière dans l’Encyclopédie Universalis.[6]

La famille a évolué

 Ainsi que l’écrit, J.F. Dortier, la famille contemporaine connaît une triple mutation : “ La première, la plus évidente concerne l’évolution des formes familiales. Si l’augmentation du nombre de couples vivant en union libre, de divorcés, de familles monoparentales, est une tendance bien affirmée depuis vingt ans, on s’intéresse plus aujourd’hui aux fameuses “ familles recomposées ”, issues d’une seconde union. Les mariages et cohabitations nouvelles obligent à de sérieux réaménagements : vivre au côté d’un “ père de substitution ”, ou avec les enfants issus d’un premier mariage de son conjoint, ou avec des demi-frères et/ou sœurs nouvellement arrivés, circuler entre deux foyers différents. ”[7] Ces bouleversements des liens de parenté ont de forts impacts psychologiques. Une seconde mutation “ concerne les redistributions des rôles et fonctions au sein de la famille elle-même : les relations affectives priment sur l’obligation et la contrainte, les solidarités au sein des familles se réorganisent, le pouvoir se veut plus négocié, les styles éducatifs varient d’un milieu à l’autre. ”[8]  Enfin, une dernière mutation “ peut-être moins spectaculaire, mais tout aussi profonde concerne les relations que la famille entretient avec la société : l’Etat, l’école, l’entreprise. L’extension de l’âge de la scolarité, de l’activité féminine, du mode de vie urbain, du chômage agissent sur la famille. ”[9]

C’est aussi dans ce contexte global qu’il faut comprendre le parcours de Monique, de ses filles et de leur père.

Quelques chiffres

Dès les années soixante-dix, l’INSEE montrait la désaffection des Français à l’égard du mariage qui n’était plus l’unique moyen de fonder une famille. La définition des statuts sociaux de l’homme et de la femme, la libéralisation des mœurs, l’accès aux études et l’exercice d’une activité professionnelle ont permis aux femmes de posséder une autonomie financière qu’elles n’avaient pas. Elles n’ont plus besoin du mariage pour quitter leurs parents.

Les couples non mariés n’hésitent pas à s’installer dans le long terme : la venue d’enfants hors mariage en est une preuve. “ En 1978, la proportion de naissances hors mariages était de 9,4 %. En 1990, elle s’établissait à 30 %. ”[10] La quasi-totalité des enfants naturels sont reconnus par leurs deux parents avant leur premier anniversaire.

Dans le même temps qu’ils se mariaient moins, les Français divorçaient de plus en plus : inférieurs à 40 000 dans les années 60, les divorces dépassent les 100 000 depuis 1984. En 1975, un mariage sur six se termine par un divorce, depuis, le début des années 80, un sur trois.

Le nombre de parents seuls élevant leur(s) enfant(s) a augmenté. Ces séparations sont elles-mêmes suivies de remariage (en 1990 un mariage sur quatre est un remariage pour au moins un des deux époux) ou de nouvelles cohabitations. Familles monoparentales et familles recomposées viennent élargir le paysage familial.

En France, on compte un peu plus d’un million de familles monoparentales, soit 13 % du nombre total de familles. Dans 43 % des familles monoparentales, le parent seul est divorcé, 85 % des enfants de parents séparés résident chez leur mère.

Après quelques années, le parent seul avec son ou ses enfants se remarie ou se remet à vivre avec quelqu’un. L’un des deux membres du couple n’est donc pas le parent d’au moins un des enfants. C’est l’étape de la recomposition qui concerne 660 000 familles.

Le modèle de la famille traditionnelle (parents unis autour de leurs enfants) ne représente qu’un tiers des ménages.

Il s’agit donc d’être extrêmement prudent lorsque l’on évoque une perturbation de la dynamique familiale.

 

Des bouleversements psychologiques spécifiques

Ainsi que le note F. Hurstel, la notion de famille recomposée correspond à un type d’organisation familiale très particulier qui implique des bouleversements psychologiques spécifiques. “ Lors d’un divorce, de la naissance d’un puîné, de la perte d’un parent, la psychanalyste Françoise Dolto faisait la distinction entre la nécessité d’effectuer une réorganisation psychique (travail de deuil, de réparation, de construction de la parenté) et les facteurs névrotiques. Ces derniers ne viennent pas, en effet, des événements eux-mêmes, mais de la manière dont ils sont vécus, parlés ou tus ... ”[11] On perçoit à travers cette remarque quelle importance ont “ Les Premiers Pas ” pour Monique et sa famille.

A travers des monographies familiales et des études cliniques, F. Hurstel[12], s’est interrogée sur la construction de la parenté.

Les familles recomposées présentent deux caractéristiques qui exigent des parents et surtout des enfants un travail psychique spécifique.

La première est sociologique. La famille recomposée n’est pas un état mais une succession d’événements familiaux, un cycle familial dont le temps inaugural et décisif est le temps du divorce. Ces événements sont autant de seuils à franchir et les réorganisations psychiques qu’ils exigent en font des “ périodes sensibles ”

La succession des transformations du cycle familial se décline comme suit :

-         séparation ou divorce auxquels succède selon les cas une période plus ou moins longue où l’enfant est seul avec un parent, le plus généralement la mère ;

-         l’intrusion d’un tiers, nouveau compagnon ou nouvelle compagne du parent, vécue comme une perte, celle de la relation privilégiée à un parent seul ;

-         la rencontre et la recomposition des fratries lorsque chacun des partenaires a des enfants d’une union antérieure ;

-         le mariage (le cas échéant) ;

-         enfin, la naissance d’un enfant du nouveau couple. Ce dernier temps est souvent vécu comme une étape irréversible couronnant en quelque sorte le cycle de la recomposition et marquant du sceau de “ vraie famille ” la famille recomposée.

Il ne s’agit pas de “ stades ”. Chacun de ces événements constitue un temps où est réinterrogé l’ensemble du processus de la recomposition. Pour les enfants, c’est l’occasion de réorganiser leur vision de la famille, de liquider ce qui restait en suspens après le divorce, ou encore de poser la question de leur identité et de leur place dans le réseau familial.

Chaque période fonctionne à la fois comme un temps de crise et comme la possibilité pour l'enfant de dépasser ce qu’il n’a pu s’expliquer à lui-même. Les enfants ne posent pas de questions là où les adultes les attendent. C’est souvent longtemps après, lors d’un autre événement de la recomposition qu’ils “ comprennent ” ce qui leur est arrivé et qu’ils parlent. L’art d’être parent réside alors dans la capacité que père et mère ont d’être interpellés par l’enfant, d’accepter sans culpabilité ses angoisses, et de répondre à ses questions.

F. Hurstel, dont nous reprenons les écrits, observe qu’il y a deux modalités principales de construction de la parenté :

-         d’une part l’unification de la famille et l’insertion de chacun dans cette unité : “ Former une vraie famille ” ... “ former une vraie fratrie ”. Cette modalité est surtout celle des adultes.

-         D’autre part la différenciation de chacun au sein de ces familles, véritable appel à la différenciation généalogique, en particulier de la part des enfants.

Chaque fois qu’il y a rupture familiale, il y a remise en cause du sujet dans la filiation. Quelle est sa place à lui, l’enfant ? C’est par ses symptômes ou son angoisse que, souvent, un enfant peut signifier à son entourage la confusion dans laquelle il vit. A l’adulte de décrypter !

La parole et les échanges langagiers sont nécessaires et déterminants pour la vie des membres de ces familles au statut social et psychologique complexe, peu formalisé sur le plan social. La régulation ne peut se faire que si chacun a en lui des repères intérieurs, une sorte de “ boussole psychologique ” qui lui permet de savoir qui il est et quelle est sa place du double point de vue de la différence des sexes et des générations. C’est à partir de ces repères subjectifs, qui constituent la structure œdipienne, que la question de la parenté est réactivée dans ces familles et qu’elle est vécue en toute famille “ traditionnelle ”. Dans ces familles, comme en toute famille, ce ne sont pas les événements qui sont déterminants, mais la capacité de ceux qui sont pris dans ces événements d’y réagir, de les affronter, voire de les mettre en mots.[13]

On perçoit mieux après ces considération socio-psychologiques le rôle joué par l’équipe des “ Premiers pas ” et comment elle assume sa mission de prévention et d’intégration. Ce sont ces soignantes que Monique a choisi pour traverser les différents passages que la famille a dû emprunter pour devenir une famille.

 



[1] COMTE (A),  Système de politique positive, Société POS, 1929.

[2] Ibid.

[3] DURKHEIM (E), Les formes élémentaires de la vie religieuse, PUF, Paris, 1960.

[4] Ibid.

[5] MEAD (M), Mœurs et sexualité en Océanie, Plon, Paris, 1963.

[6] JEANNIERE (A), Encyclopédie Universalis, Paris, 1990.

[7] DORTIER (J.F.), D’une famille à l’autre, in Sciences Humaines Hors Série, n° 7, Dec/Jan 1994/95, p.4.

[8] DORTIER (J.F.), D’une famille à l’autre, in Sciences Humaines Hors Série, n° 7, Dec/Jan 1994/95, p.4.

[9] DORTIER (J.F.), D’une famille à l’autre, in Sciences Humaines Hors Série, n° 7, Dec/Jan 1994/95, p.4.

[10] DEBEAUX (G), Le paysage familial français, Sciences Humaines Hors Série, n° 7, Dec/Jan 1994/95.

[11] HURSTEL (F), Comment parents et enfants construisent-ils leur nouvelle parenté ?, in Sciences Humaines Hors Série, n° 7, Dec/Jan 1994/95

[12] HURSTEL (F), CARRE (C), Processus psychologiques et parentés plurielles, in THERY (I), MEULDERS (M.T.) (dir.), Les recompositions familiales aujourd’hui, Paris, Nathan, 1993.

[13] HURSTEL (F), Comment parents et enfants construisent-ils leur nouvelle parenté ?, op. cit.

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