SORTIE A FORCALQUIER

SORTIE A FORCALQUIER

 

Récit clinique

 

Monique s’impatiente :

«  Cela fait deux heures que je fais les cent pas devant le dispensaire. Caroline est encore en retard, mais quelle heure est-il au fait ? Caroline m’a dit qu’elle s’occupait de retirer mon argent pour les achats de vêtements. Elle veut pas me faire confiance. Elle croit que je vais acheter des glaces ou aller au bar boire du café. Elle est jalouse.

Si j’avais su, j’aurais demandé à une autre infirmière. Elisabeth m’aurait sûrement mieux accompagnée. Caroline fait exprès pour me mettre en colère. Si elle est pas là dans trois minutes, je hurle dans la rue. Il y en a marre de ces infirmières ! C’est de leur faute si je souffre.

Ah ! Voilà la voiture ! Oh non, c’ est encore la vieille 4 L.

Ah, Caroline, que je suis contente. Heureusement que c’est toi qui m’accompagnes. C’est toi la plus gentille. 

Bon, je veux m’acheter une minijupe, des shorts et des baskets. 

-         Bonjour Monique. Tu sais on n’avait pas dit cela hier, souviens-toi, on avait fait la liste ensemble : d’abord on allait manger au restaurant : 100 F. Ensuite on a dit trois slips à 50 F., un soutien-gorge à 80 F., un pyjama à 70 F., un pantalon d’été à 120 F. et des sandales à 80 F. En tout, ça fait 500 F. On ne va pas changer au dernier moment !

-         Jalouse ! Tu ne veux pas que je m’achète des jolies choses. Et mon argent, où est-il ? Je veux le prendre dans mon sac, il est à moi !

-         D’accord, si tu veux. As-tu pris ton porte-monnaie ? Allez, il faut se détendre, on va passer une bonne journée. Surtout qu’au marché de Forcalquier, il y a toujours de bonnes affaires. Et puis, on va profiter du beau soleil. »

Durant tout le voyage, Monique se met en colère pour des tas de petits détails qui la contrarient. Elles arrivent enfin à Forcalquier. C’est l’été, Monique s’est habillée comme en plein hiver. Elle transpire. Ses kilos superflus l’empêchent d’avoir le moindre mouvement dans le véhicule.

Elle est bloquée, coincée, empêtrée dans son corps.

« Si elle croit que je vais m’acheter des culottes et un soutif cette jalouse, elle se met le doigt dans l’œil. Ce n’est pas elle qui va m’empêcher d’acheter un sac, des barrettes, une robe, un short, etc. etc. Ah, ça y est on arrive. Quoi ? Aller au restau maintenant ? Non, je ne dépenserai pas mon argent pour manger ! Tu veux que je grossisse ? Je vais acheter mes habits tout de suite ! »

Caroline s’efforce de lui rappeler ce qui a été convenu. Mais Monique n’entend plus rien.

« Qui sont tous ces gens qui me regardent ? Ils sont venus pour m’espionner ? Ce n’est pas eux qui vont m’empêcher de faire ce que je veux, sinon je vais me mettre à crier en plein marché ! »

Caroline a baissé les bras. Elle sent bien que l’angoisse de Monique monte. Ce n’est pas le moment de la contrarier. Monique s’arrête au premier étalage, elle veut acheter un short.

« Je veux celui-là, le blanc !

-         Monique, tu sais, je pense qu’un pantalon t’avantagerait mieux

-         Jalouse ! C’ est celui-là que je veux !

-         Mais Monique il n’y a pas ta taille. Tu sais bien qu’il te faut du 56 et les shorts, regarde, ne vont que jusqu’au 50. Viens Monique, je connais un stand qui a de très jolies choses en grande taille.

-         Quoi ? En grande taille ? Mais je ne suis pas grosse moi ! Je ne mange que des yaourts ! Jalouse ! Je veux ce short ! »

Une fois de plus Caroline n’insiste pas et laisse Monique essayer le short qui ne pourra jamais habiller ce corps énorme. Il ne pourra dépasser les chevilles.

Monique coule à grosses gouttes. Le soleil est au zénith. Caroline a faim, elle aimerait bien aller se reposer à la terrasse d’un restaurant, à l’ombre avec une bonne pizza dans son assiette. Maintenant, Monique hurle dans le marché. Tout le monde se retourne sur leur passage. Caroline arrive quand même à traîner Monique au stand grandes tailles. Monique n’en peut plus. Il faut qu’elle achète le plus possible.

Caroline s’est munie d’une calculatrice. Par expérience, elle sait qu’il ne faut pas que Monique dépasse la somme qu’elle a dans le porte-monnaie, sinon cela pourrait être dramatique. Il faut jouer fin. Conseiller Monique sans qu’elle s’en aperçoive.

Ouf ! C’est chose faite. Les 500 F. sont dépensés au même endroit. Elle ne peut plus repousser, c’est trop urgent, ça fait un mois qu’on prépare cette sortie.

« J’achète le pantalon bleu marine, la chemise blanche, la jupe en jean longue, la veste en jean assortie, un autre pantalon court vert et un tee-shirt rouge. C’ est moi qui décide ! Je veux tout ça. J’en ai marre que tu parles sans arrêt de ces sandales. Je m’en fous des sandales, j’en veux pas ! Je demanderai à la tutrice qu’elle me donne encore de l’argent. »

Une fois de plus, tout le travail préparé auparavant n’a pas servi beaucoup. Quelques vêtements ont pu être achetés, on va se contenter de ça. La sortie est abrégée, on rentre plus tôt que prévu. Monique est épuisée.

 

Denise Garavagno, CMP/CATTP, Le Club.

 

La démarche de soins de Monique

 

Les données recueillies

 

Monique S. est née en 1957 en Italie. Elle est abandonnée par sa mère à l'âge de cinq ans au moment du décès de son père. Ce dernier était alcoolique et très violent. Il frappait Monique, mais aussi ses frères et sœurs. « J'avais très peur. » Elle en parle encore à ce jour. La fratrie (deux sœurs et un frère aîné) est séparée. Monique est placée dans un orphelinat jusqu'à l'âge de douze ans. Elle est ensuite placée dans une famille d'accueil dans laquelle il y a plusieurs enfants. La mère d'accueil décède deux ans après le placement. C'est autour de cette période que Monique fait “ ses ” premières crises d'agitation. Elle se sent abandonnée. Un traitement médicamenteux est prescrit. Elle est placée dans un I.M.E (Institut Médico-Educatif).

Elle est hospitalisée une première fois en 74, elle a 17 ans. Elle sort rapidement. Il s'ensuit une période qui va de 1975 à 1987 au cours de laquelle se multiplient les entrées et les sorties rapides. De nombreuses alternatives à l'hospitalisation sont tentées en vain : familles d'accueil, foyers. Elle est enfin admise au Foyer de Post-Cure au Centre Hospitalier de Laragne, dont l'originalité est d'être situé dans l'hôpital. Elle s’y stabilise. Elle a un premier appartement en compagnie d'une autre patiente, puis un deuxième seule. Actuellement, elle demeure au dernier étage d'une villa,  dont tous les locataires sont suivis par le secteur. La villa est située juste en face du Centre d'Accueil Thérapeutique à Temps Partiel (CATTP).

Au quotidien, Monique semble n'être que plainte, une immense plainte qui n'en finit pas de se hurler. Son corps ne cesse de la tourmenter : maux de ventre, malaises, suées, tremblements. Sur un plan psychique, elle apparaît constamment angoissée : peur de la mort, de la maladie, de l'abandon. On ne l'aime pas. « Caroline, j'ai peur de mourir. », « Est-ce que je vais pas mourir ? » Elle apparaît bruyante, parfois tonitruante, agressive verbalement. Elle occupe toute la place.

Sa quête affective est constante. Ses difficultés relationnelles sont importantes avec tout le monde. Elle donne des objets, des vêtements, puis les réclame agressivement. Il lui faut mobiliser l'attention des soignants, toute l'attention des soignants.

Monique évoque sa famille, ses sœurs avec une inquiétude constante : « Julie est morte, on ne me l'a pas dit. » « Julie est malade. J'en suis sûre. Elle est malade. C'est une grosse travailleuse. » Elle réclame sa famille de manière stéréotypée mais reconnaît que chaque rencontre se passe mal. Elle passe de l'amour à la haine dans l'instant, que ce soit avec ses proches ou avec les soignants.

 

Eléments d’analyse des données

 

Monique est abandonnique, elle souffre d'un sentiment d'insécurité permanente liée à la crainte d'être abandonnée par ses proches après ses parents. Elle manifeste une souffrance liée à ce vécu d'abandon, d'isolement, de privation affective, un repli sur elle-même, une auto-dépréciation constante, une tendance à régresser vers des positions infantiles et en même temps une tendance à agresser constamment l'autre dans une sorte de comportement réactionnel impulsif. Elle appréhende tellement l'abandon, la perte qu'elle fait tout pour le provoquer. Plus la relation établie avec elle est importante plus le risque d'abandon lui semble grand, et plus donc il lui faut attaquer ce lien. Elle est à la fois dans une demande de remplissage relationnel et dans l'impossibilité d'accepter un tel remplissage. Le manque est tel qu'il est impossible, de toute façon, de le combler.

Les sujets abandonniques posent de nombreux problèmes à l'institution soignante. Convaincus qu'ils ne peuvent être aimés à la mesure de leur exigence d'amour, convaincus qu'ils ne sont pas aimables et qu'ils ne peuvent donc qu'être rejetés, ces patients n'ont de cesse de provoquer le rejet. Ils s'ingénient d'autant plus à la provoquer qu'ils trouvent dans l'équipe des soignants convaincus que leur mission est de réparer les failles des patients, de combler leur vide d'amour, de se réparer eux-mêmes en réparant l'autre. Moins les soignants se vivent comme perfectibles plus ils deviennent les jouets de ces sujets experts dans l'art de déceler les failles d'un fonctionnement institutionnel qu'ils ont pu expérimenter tout au long de leur parcours. S'instaurent alors assez vite des interactions soignants/soigné hautement pathogènes où tout ce qui se passe est vécu sur un mode affectif sans recul théorique. Il peut se créer un système où la tolérance, le dévouement, l'acharnement thérapeutique de ces soignants conduisent le sujet à aller de plus en plus loin dans sa tentative de se faire rejeter. Ces attaques du sujet abandonnique impliquent elles-mêmes un surcroît de dévouement chez les soignants. Les patients sont alors parfois conduits à perpétrer des passages à l'acte de plus en plus graves qui vont les amener à être isolés pour des durées de plus en plus longues. Les soignants peuvent également multiplier les contre-attitudes qui vont conforter ces sujets dans leur conviction de ne pas être aimables et les inciter également à multiplier les passages à l'acte ; leur demande d'amour n'étant jamais prise en compte, les réactions de rejet seront prises comme des manifestations d'amour perverties.

Les “ guéguerres ” infirmiers/médecins sont le terreau rêvé pour ces spécialistes du rejet.  La prise en charge de ces patients implique une institution qui travaille sur son propre fonctionnement (réunions de synthèse où sont abordées et réfléchies les relations soignants/soigné, supervision personnelle ou supervision d'équipe), une institution au sein de laquelle la théorie soit vécue comme un enrichissement de la pratique et non pas comme un hobby des psychiatres et des psychologues, une institution au sein de laquelle chacun éprouve suffisamment de plaisir à penser, à soigner pour que le patient ne soit pas la seule source de gratifications.

Sur un plan infirmier, les soignants ont tout intérêt à proposer des temps de rencontre (entretiens, activités) réguliers, inscrits dans le temps plutôt que de tenter de répondre au coup par coup à des demandes impossibles à exaucer. Le sujet attaquera le cadre proposé mais il vaut mieux qu'il attaque ce cadre que la relation établie.

Les soignants doivent également apprendre à différencier ce qu'il en est d'eux en tant que personne, et le rôle qu'ils jouent. Le sujet abandonnique n'attaque pas la personne mais l'objet d'amour possible, c' est en tant qu'objet d'amour possible, et donc potentiellement rejetant que le soignant doit se penser. Ce n'est pas uniquement un adulte que nous avons en face de nous, mais un nourrisson frustré de la présence maternelle, que le soignant ne peut remplacer. Cette blessure de l'abandonnique ne peut être réparée. Il la portera toute sa vie. Le rôle du soignant est de l'aider à faire avec, à trouver des aménagements qui limitent ses attaques contre tout lien affectif. C' est peu mais c' est énorme.

 

Les soins proposés

 

Actuellement, Monique vit seule dans son appartement au prix d'un étayage important de l'équipe du CATTP et d'hospitalisations régulières mais brèves au Centre Hospitalier voisin.

Monique tient à ce que son appartement coquet soit très propre et surtout à ce que cela se sache. Elle n'arrive pas à gérer son argent qui filerait, sans tutelle, au gré de ses “caprices ”. Elle est donc accompagnée pour faire ses courses, que ce soit au quotidien ou lors d'achats de vêtements comme celui décrit. Elle accepte ou refuse cet accompagnement d'une façon qui semble aléatoire. Bien entendu il ne s’agit pas seulement d’acheter des vêtements. Il s’agit aussi de lui apprendre à tisser et à supporter des liens affectifs, de se représenter son corps et d’en accepter l’image, d’endurer le regard des autres, de respecter des limites (financières ou autres) ... C’est la raison pour laquelle toutes ces sorties nécessitent d’être scrupuleusement préparées avec Monique. Cela donne un cadre contenant et rassurant à ces démarches angoissantes. Là où Monique pourrait craindre de se perdre des limites sont posées par elle et l’infirmière. A elles deux, elles balisent un territoire effrayant et peuvent jouer autour de ses bornes.

Monique vient en général au CATTP, dès son ouverture à 9 heures. Elle y passe souvent au cours de la journée et le quitte parfois en claquant la porte et du coup ne fait pas ses courses. Elle est quelque fois très sociable, pleine d'humour et parfois très désagréable, nous l'avons dit avec une ou deux personnes, soignantes comme patients. Ses sujets de conversation préférés sont les vêtements, ses économies, son poids, sa beauté (ou sa laideur), ses voisins et voisines qui passent leur temps à la persécuter à tour de rôle, les soignants.

Quand nous allons la voir en fin de journée, deux fois par semaine, elle nous dit qu'elle a très peur, qu'elle se sent très angoissée le soir et la nuit. Elle aimerait aller dans un foyer tenu par des religieuses, où il n'y aurait que des filles, où l'on s'occuperait d'elle. Lorsque l'angoisse nous paraît insupportable, lorsqu'elle mobilise médecins généralistes, pompiers pour des plaintes physiques, nous l'hospitalisons au CHS dont elle veut sortir dès le lendemain.

 

L’énoncé clinique retenu

 

Nous avons retenu comme problème l'incapacité à vivre seule chez elle sans un soutien important, liée à l'angoisse d'être abandonnée et à une difficulté à la supporter, se manifestant par des plaintes physiques qui nécessitent la mobilisation d'un important dispositif de soins, par des tentatives constantes d'attaquer le lien établi avec quelque personne que ce soit.

La prise en charge, nécessairement pluridisciplinaire, a pour but de l'aider à supporter l'angoisse générée par les actes quotidiens, par la séparation avec les personnes qui comptent pour elle. Les accompagnements proposés répondent à cet objectif auquel Monique adhère vaille que vaille. Actuellement, Monique a demandé à changer d'appartement, elle en voudrait un à distance de ses voisins persécuteurs. L'équipe l'accompagne dans ses démarches, et l'aide à élaborer cette demande.

 

 

Eléments recueillis et organisés par Denise Garavagno, Denise Gronchy avec l' aide de Christophe Drache, Françoise Leplat, Christine Despagne, Nicole Girousse, Christine Maguin, Claude Gien, Dominique Friard et des étudiants de l'IFSI de Gap (05) auxquels cette démarche de soin a été présentée.

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site