Une institution en mouvement

La famille, une institution en mouvement

 

La demande de soin ou d’écoute ne se manifeste pas toujours d’une façon très claire. Elle ne s’adresse pas forcément non plus aux bonnes personnes, ni dans le bon endroit. La psychiatrie et les lieux de soins qui s’y réfèrent, renvoient souvent à la folie. Pour la plupart des gens, consulter un psychiatre, se rendre au Centre Médico-Psychologique c’est lâcher prise, ne plus contrôler sa vie, flirter avec la folie.

Retour sur l’histoire clinique

Se rendre aux “ Premiers Pas ” pour Monique, ce n’est pas fréquenter un lieu de soin. Elle en a appris l’existence par une affiche dans une pharmacie. Les structures de soin sont rarement signalées de cette façon. Elles sont plus discrètes, comme si les soignants, eux-mêmes, tenaient à une certaine sobriété dans l’information qui semble contredire parfois la prévention qui est une des raisons d’être des CMP. Monique fréquente donc un lieu de rencontre destiné à favoriser la vie sociale de Roma, et la sienne. Ce n’est pas pour elle qu’elle y vient mais pour Roma. Elle fait sienne la définition proposée par Françoise Dolto : “ Ni crèches, ni haltes-garderies, ni centres de soins, ce sont des maisons où la famille est accueillie et où leurs petits rencontrent des amis. ”

C’est auprès de ces soignantes-là, de ces femmes qui travaillent et ne peuvent pas prendre le temps de s’occuper de leurs propres enfants, en présence de Roma, qu’elle dépose une partie de ce qui la fait souffrir. Elles l’ont écoutée, ont répondu à ses questions de puériculture, ont supporté ses attaques, n’ont pas cherché à la retenir alors qu’elle s’est sauvée telle Cendrillon avant les douze coups de minuit. Elle pourra revenir la semaine suivante.

Très rapidement, Roma ne sera plus qu’un prétexte, les problèmes de Monique vont occuper le devant de la scène. Nous ne savons même pas, par exemple, le prénom de sa deuxième fille. On pourrait énoncer que ces soignantes spécialisées en pédopsychiatrie sont mises en situation d’assurer le suivi d’une adulte. Monique leur propose d’une certaine façon une transgression, comme si elle les amenait à outrepasser leur fonction. On comprend qu’elles ne soient pas très à l’aise. On peut aussi considérer qu’en accueillant et en écoutant Monique dans la proximité de Roma, puis de sa petite sœur, c’est la famille qu’elles prennent en charge. Par leur écoute, elles permettraient à Monique de parler à ses filles, indirectement, ce qu’elle ne saurait pas faire directement.

Ainsi lorsque Monique énonce que Roma est son premier enfant, elle “ oublie ” son premier fils, âgé de 20 ans. Roma sait-elle qu’elle a un frère ? Monique lui en a-t-elle parlé ? L’espace offert par les “ Premiers pas ” serait ainsi un lieu de parole pour la famille. On peut noter encore que c’est un lieu de femmes. Monique y vient avec ses filles, elles y rencontrent des femmes. Ni son compagnon, ni son fils aîné n’en franchiront le seuil. Il ne sera même pas question du père de Monique. Le médecin-chef lui-même est absent et déserte cette partie du secteur. Est-ce pour elle, l’équivalent d’une maison maternelle ? Elle ne revoit plus sa mère, mais fréquente ces mères au travail. Quel rôle jouent ces soignantes auprès de Monique ? Sont-elles en position de substitut maternel ?

Les soignantes s’inquiètent pour Monique. Elles la voient aller mal. Elles essaient de l’adresser vers un médecin. Mais avec cet appui d’un après-midi par semaine (ce qui est finalement assez peu), Monique ne se débrouille pas si mal que ça. Elle mène à bien une troisième grossesse (à 40 ans), ce qui n’est pas rien. Elle réussit à changer d’appartement, à quitter son compagnon qui était venu les chercher, elle et Roma à la maison maternelle. Elle réagit quand il est violent vis-à-vis des filles et s’avère capable de saisir le tribunal (ce qui suppose d’aller voir un médecin, un avocat, un juge). Elle réussit à obtenir une pension. Elle revoit son fils aîné. Elle réussit à obtenir assez rapidement un HLM dans une région où cela n’est pas simple. Elle réussit à accepter et à permettre au père d’exercer son droit de visite. Elle noue des relations avec les autres mamans. Elle parvient à parler de ses gestes de violences sur ses filles sans craindre le jugement des soignantes. Il lui reste à accompagner Roma vers l’école.

Les soignantes sont toujours perplexes. Monique semble sans repère, sans modèle auquel s’identifier. Elle paraît vivre sur des sables mouvants. Elle leur pose de nombreuses questions : place du père, rôle de la mère, etc. auxquelles elles n’ont pas de réponses, c’est vrai. Monique avance, et petit à petit construit sa vie et celle de sa famille. Il est difficile d’imaginer que les soignantes par leur accueil et leur écoute ne contribuent pas à ce mouvement. Elles aimeraient certainement une prise en charge plus sophistiquée, plus psychothérapique peut-être. Elles aimeraient sûrement pouvoir échanger avec d’autres collègues autour de cet accompagnement. Mais force est de constater que dans ce minimum de soin possible la famille croît.

 

 

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