La chorale d'Al

La chorale d'Al, des autistes qui chantent 

Bonjour,

Dominique Friard, m’a demandé de rédiger ce petit papier afin de vous convaincre de consacrer une page du site à un groupe de chorale que j’ai découvert cette semaine. Au début, j’ai trouvé l’idée brindezingue comme tout ce qu’il fait… Mais étant donné que je suis moi-même pas mal atteinte des boyaux de la tête, j’ai tout de suite bondi sur le truc et je me suis dit : « allez, ces jeunes méritent bien que je me creuse un peu le crâne pour trouver des mots, des phrases qui fassent sens ! »

Je suis donc en train de vous écrire sans trop savoir ce que je vais vous raconter hormis les quelques impressions d’une adolescente attardée têtue pour certains, passionnée et tenace pour d’autres et complètement sous le charme depuis 3-4 jours.

Dans le cadre du 1er colloque franco-marocain sur l’autisme organisé par le groupe psychanalytique « Tiers », l’APAEP (Association Marocaine des Parents et Amis d’Enfants Psychotiques), l’APHRAHM et la Fondation Med VI pour les handicapés au Centre National Mohammed VI pour les Handicapés, nous avons eu l’immense plaisir de recevoir des intervenants de renommée tels que Monsieur le Professeur Arnold Munich pédiatre et généticien à l’hôpital Necker – Paris, Madame Marie-Christine Laznick psychologue et psychanalyste, le Professeur Gilles Roland Manuel pédopsychiatre et directeur de l’Elan retrouvé d’Anthony et autres conférenciers de qualité ainsi que des parents et membres associatifs dont les interventions étaient intéressantes à tout point de vue.

Mais ce qui m’a le plus émue durant cette rencontre scientifique à la base, c’est une rencontre hors-normes, une rencontre comme j’en ai rarement faites, une rencontre assez exceptionnelle. Un groupe de chorale composé par des adolescents autistes avec leurs éducateurs sous la direction d’une superbe mezzo-soprano Mme Catherine Boni avec l’invitation exceptionnelle du célèbre baryton Laurent Naouri qui les a accompagnés malgré quelques soucis de santé et ce, jeudi et vendredi soirs 23 et 24 juin.

Samedi soir, le groupe jazz-rock Percu’jam accompagné de ces jeunes était bien parti pour une superbe soirée au Chellah un lieu mythique si ce n’est une malencontreuse tempête ayant fait tomber une grosse branche d’arbre et qui a obligé nos amis artistes à plier bagage…

Voilà, j’ai d’ores et déjà annoncé la couleur !

En parlant de couleurs, nos artistes étaient vraiment très beaux ! Habillés hauts en couleur, on avait réellement du mal par moments à distinguer lesquels étaient autistes de ceux qui ne l’étaient pas ! Artistes – autistes, rien qu’une lettre d’écart. Artistes – autistes, une vraie note d’espoir !

Le premier spectacle a eu lieu au théâtre Mohammed V de Rabat. Faisant des actes manqués à répétition (je peux dire que je suis une « acte-manqueuse récidiviste »), je crois que j’ai perdu le programme où j’ai l’ensemble des morceaux chantés. Ce que je peux néanmoins dire, et pour ça je n’ai pas besoin du p’tit livret, c’est que par je ne sais quel effet, je me suis mise à pleurer dès l’entrée en scène de nos amis autistes-artistes. Ils ont chanté entre autres « Toréador » et « Habanera » de Carmen (Bizet) et ont clôturé leur prestation en chantant « La Quête » de Brel. Naturellement, j’ai pleuré aussi à la fin.

Leur présentation était parsemée ça et là par des chansonnettes composées par le brillant pianiste Stéphane Leach du groupe Calliopée qui les accompagnait sous la direction de Mme Karine Lethiec. Les paroles sont pleines d’humour, de dérision, de sensibilité et de poésie…

Et puis il y avait Max « la menace » qui a tout simplement fait un tabac avec son air de star, sa danse à rester baba et dont le sourire radieux a fait craquer tout le monde.

Qu’est-ce que je peux dire sinon que le travail que font Mme Catherine Boni et les éducateurs est admirable, que ces « jeunes gens » comme les appelle un des intervenants ont conquis tout le public et qu’ils ont complètement changé la représentation que l’on se fait habituellement de l’autisme et des autistes.

En quoi est-ce extraordinaire que des autistes chantent ? je n’ai aucune envie de m’épancher sur la clinique de l’autisme. Rationaliser quelque chose que j’ai vécu comme un véritable moment de bonheur enlève un peu (beaucoup) de sa magie ce que je ne veux surtout pas faire. Je pourrais simplement dire que pour des personnes qui par définition recherchent l’immuabilité, sont dans le repli de soi, ont classiquement des troubles de la communication verbale et non verbale ainsi que de graves handicaps au niveau des interactions sociales, en transcendant toutes ces limites et faisant preuve de perspicacité et d’intelligence, ces jeunes nous ont donné une véritable leçon de courage, d’humilité et de tolérance.

Ils ont même chanté une chanson du répertoire arabe classique de Mohammed Abdelwahab qui s’intitule « Dounia » qui dit : « Ô Dounia, ô mon amour ; ô ma larme, mon sourire ; Quelque soit ma douleur, mon cœur t’aimera toujours Dounia… ». Ce fut magnifique parce que non seulement chanter en arabe pour des français est loin d’être une affaire simple mais qu’en plus, la mélodie est loin d’être facile…

Lorsque ces jeunes gens « dérapaient » par moments ou se mettaient à bouger leurs doigts et mains dans tous les sens illustrant en live l’une des caractéristiques essentielles de ce trouble déconcertant qu’est l’autisme et que sont les stéréotypies, les éducateurs et éducatrices leur parlaient tout doucement et les choses rentraient dans l’ordre.

Quant à Mme Catherine Boni leur « coach » musical, elle donne une très grande leçon de vie en nous incitant nous médecins, à la fois à l’humilité et en témoignant à ces jeunes autistes quelque chose qui demeure primordial et dont on est peut-être trop souvent oublieux : le Respect et ce, en exigeant d’eux toujours beaucoup plus tout en prenant en compte leurs spécificités, leur originalité et leur individualité.

Ce groupe s’appelle « La Chorale d’Al » comme Alternance le nom de leur association. Celle-ci est dirigée par Mme Catherine Allier et se trouve en région parisienne. Le groupe de Jazz-Rock Percu’jam est dirigé par Laurent Milhem. Ils chantent si bien qu’au début on se dit « mais c’est lesquels les autistes ? ». C’est d’ailleurs le titre de leur album.

Bref, un public conquis, des artistes – autistes heureux de faire plaisir aux gens, des psy et pédopsy complètement bluffés et à côté de la plaque devant ce spectacle d’une rare beauté, et des éducs fiers et joyeux du boulot bien accompli.

L’expérience était si séduisante qu’un deuxième colloque est prévu l’année prochaine. Nous espérons que nos amis seront de la partie aussi !

Pour finir, ces jeunes ont fait plusieurs tournées en France et ailleurs (Russie, Espagne, etc) et que leurs vives voix nous emmènent dans un beau voyage. Alors, vous avez envie d’en savoir un peu plus ?

 

 

 Dr Sanae BONO

Résidente en psychiatrie

Unité de Pédopsychiatrie

Hôpital psychiatrique Ar-Razi de Salé

CHU Ibn Sina – Rabat, Maroc

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