Cohabitation (suite)

Cohabitation (suite)

 

J'ai été surpris, un soir, à la clarté voilée des lumières en veilleuse, de voir s'avancer sur ses moignons ou embryons de jambes, ce cul de jatte se déplacer de son lit à la chaise percée à l'autre bout de son dortoir, et ses deux jambes bien rangées sur une chaise, à son chevet -lui que j'étais habitué de voir gesticulant, vociférant :

"Assassin !", la canne très haut levée.

Il y avait quelques infirmières dans nos services des hommes, restées là depuis la guerre 1918.

Ce service où était ma chambre au premier étage comporte deux étages.

Dans ce quartier, logeaient autrefois, les soeurs de St Vincent de Paul, avant la séparation de l'église et de l'Etat en 1905.

Il en reste encore aujourd'hui, des traces visibles. Au centre de la cour, s'élève une belle statue de la Vierge, et à l'entrée de la salle de séjour, de part et d'autre, des statues de saints.

Cette salle de séjour, telle qu'elle se présente, donne bien l'impression qu'elle a dû être une chapelle : très beau plafond à caissons, noirci par près d'un siècle de fumée des cigarettes et dans les dortoirs, le bureau, d'autres statues, des crucifix, de grandes glaces aux cadres dorés, de belles cheminées de marbre, pendules et candélabres de style Louis XV.

Dans les dortoirs du rez-de-chaussée, dortoires des gâteux, que deux infirmières remettaient prestement en état de propreté, et il ne fallait pas avoir peur d'y toucher, changer les chemises, les draps, les varechs, souillés d'urine et de matière fécale.

L'une de celles-ci prenait son bain, après l'effort, dans la baignoire où, avec sa collègue elles avaient nettoyé les vieux gâteux.

Comme elle était très corpulente, elle se faisait frotter dans le dos par un brave malade martiniquais, M. G. ...

A cette époque, et pendant longtemps encore, il était fréquent, pour les gens passant dans la grande rue ou se promenant sur les bords de la Marne ou du canal, d'apercevoir, là-haut, accrochés aux barreaux des fenêtres, ici des hommes, là des femmes, déclamant, criant et hurlant leurs délires.

Bien sûr cet établissement n'a jamais eu la prétention d'être un quartier de sûreté, de force.

Bien que l'artifice en trompe l'oeil des sauts de loup y existe, l'évasion n'y fut jamais impossible, loin de là. 

 

 

L'asile tel qu'il se vit dans les années trente. Quelque chose du 19ème siècle survit encore. J'ai débuté, moi aussi dans cette unité, un demi-siècle plus tard. La Vierge trônait toujours au milieu de la cour. Il restait encore quelques grandes glaces au cadre doré. Aujourd'hui, elles doivent occuper une place de choix dans une résidence secondaire d'infirmier ou de cadre-infirmier, à la retraite.

Le monde des soignants et des soignés se mélange, d'une façon, qui nous semble aujourd'hui choquante. Je pense notamment à cette infirmière qui se fait frotter le dos par M. G. Nous sommes tellement convaincus que la folie est contagieuse, que des tas de petits microbes sont prêts à nous transmettre la schizophrénie que nous marquons nos couverts pour ne pas les confondre avec ceux des patients.

"L'évasion n'y fut jamais impossible,loin de là."  une phrase à méditer par les inspecteurs de l'Igas.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site