Dortoir des Agités

Dortoir des Agités

 

Les traitements étaient peu efficaces, existaient encore à cette époque, les bains prolongés -une toile solide fixée par des agraphes sur les bords des baignoires. Les attaches de cuir, fixées aux poignets et au lit par un cadenas spécial dont le clé était portée dans le trousseau à la ceinture. La camisole de force, la ceinture de force, les entraves de pieds -les lits de fer étaient scellés au sol. Il va sans dire que les malades maintenus de cette façon, étaient forcément incontinents; ce n'était pas une sinécure de tenir un dortoir d'Agités.

Les anciens, ceux qui avaient de l'expérience, m'avaient dit : "N'entre jamais là-dedans sans avoir avalé un jus et fumé une cigarette".

Et en effet, c'était judicieusement pensé.

Dès que franchie la porte à 5 h 45 du matin, car, en effet, le service se prenait et se prend encore, toujours un quart d'heure avant l'heure, passage des consignes oblige, vous êtes assaillis par un nuage épais de  poussière comme un brouillard pas encore retombé. Cette saine litière, le varech, les couvertures, les draps, sont répandus partout, des rigoles d'un brun foncé forment des ruisseaux sur le sol.

Une odeur épouvantable vous saute aux narines, aux yeux, odeur où domine indiscutablement celle de l'ammoniaque. Les malades, après une nuit d'épouvantable orgie, d'agitation, fracas des attaches, délires des hurlements (il suffit de quelques agités pour entraîner tout un dortoir dans un état effroyable et démentiel).

Et à six heures du matin, ils sont là au fond de leurs caisses de bois et de fer, à peu près vide de litière, assommés, calmés, ils dorment ... Ils dorment et il va falloir les réveiller ... Faire appel, si l'effectif le permet, à un autre infirmier, les détacher, un par un ou par deux et avec une couverture sur le dos, savates aux pieds, main au collet, à travers cours, galeries et dortoir les conduire à la salle de bains, et là, le Maître Baigneur et son aide, un malade s'en chargeront. Couvercle de grosse toile bien sanglée, ne laissant dépasser que la tête -refaire les lits à neuf, ramasser les ordures et les draps souillés, balayer, laver et retourner à la salle de bains, chercher les malades, les recoucher, les attacher, désodoriser en faisant brûler sur une pelle de charbons ardents, des feuilles d'eucalyptus.

Attendre la visite, attendre le repas à servir, il y en avait quelques-uns qui n'étant pas maintenus, pouvaient s'alimenter seuls, mais plus nombreux étaient ceux, attachés d'une main, des deux mains, des pieds, qu'ils fallaient nourrir à la cuillère. Cuillérées de nourriture qu'ils vous recrachait volontiers à la figure. Certains ne s'alimentaient que cachés, recouverts de leur literie, d'autres refusaient absolument. Signalés, un jour, deux jours ... puis un troisième, alimentation à la sonde. Instruments : une sonde à gavage ou à tubage, un entonnoir à robinet, un litre de lait bouilli, deux jaunes d'oeufs battus, vitamines; sonde caoutchouc à introduire par une narine dans l'oesophage (opération dangereuse, danger de pénétration dans les voies respiratoires). Premier essai toujours avec quelques gouttes d'eau. 

 

 

J'aimerai que cette description soit celle d'un passé à jamais révolu et non celle de notre avenir. Mais à force d'accepter de faire tout et n'importe quoi, de déserter la réflexion clinique, à force de supporter de n'être que des auxiliaires médicaux qui ne prennent pas d'initiative, qui n'élaborent pas leur crainte et leur peur des patients, à force de sécuritaire, à force de demander le retour aux quartiers d'agités, ce passé, qui est parfois un présent pourrait devenir notre avenir. La révolution psychiatrique des années 50-60 a supprimé la plupart de ces quartiers d'agités que nous rouvrons aujourd'hui. Rendons grâce à Edgar Beaufils de nous faire ressentir ce que que cela pouvait être dans les années 30. 

Les infirmiers affrontaient cet enfer après un simple café et une simple cigarette. S'ils avaient pris un vrai petit déjeûner, ils l'auraient rendu sur le champ. Ils ne mangeaient que dans un deuxième temps, une fois les patients levés et rangés dans leur lit. Cette tradition survit aujourd'hui même si nos levers n'ont plus rien avec l'enfer décrit par Edgar.

Le varech, des algues, servaient de litière. On évitait ainsi les escarres. Le varech ramassé sur les rochers, était livré chaque matin par des carioles. Urine, merde et odeur du varech pourrissant constituaient un paysage olfactif détonant. 

Lorsque j'ai débuté en psychiatrie, à la fin des années 70, l'unité décrite par Edgar était restée une unité d'agités. Cela n'avait rien à voir avec l'univers dépeint. Il restait un grand dortoir. Et le Maître des bains. Tous les patients de l'unité défilaient au bain une fois par semaine. La salle de bains était composé d'une petite dizaine de baignoires dans lesquelle les patients, par groupe de dix, trempaient sous les plaisanteries plus ou moins salaces de l'officiant.  

Lorsque nous lisons cette façon de nourrir les agités, on peut comprendre que faute de personnel, et d'aliments, près de 50 000 malades mentaux sont morts de faim pendant la guerre.  

 

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