La Grande Visite

La Grande Visite

 

Le Patron passait sa grande visite, à partir de dix heures, chaque matin, dans ses services accompagné de son surveillant-chef, portant différents papiers, certificats d'entrée, certificats de quinzaine, dossiers de malades que le Médecin devait voir spécialement. Ses internes, ses externes.

Le surveillant de Pavillon se portait rapidement à sa rencontre muni de son cahier de prescriptions médicales, et la grande tournée commençait : les dortoirs, les chambres particulières et les cellules aux gros verrous de sûreté et aux vitres de double verre incassable series de fer forgé.

La visite se terminait au bureau de la division où le Docteur signait et s'en allait dans le service suivant.

Chaque infirmier se tenait dans son dortoir, soit au travail près de quelque malade alité, soit près de la portre pour accueillir le Docteur. Le Docteur  : " Ah ! Bonjour Monsieur, ah, mais cela va déjà beaucoup mieux."

Il exigeait de ses internes qu'ils soient déjà passés une fois avant lui dans les services, signant les feuilles de pharmacie, les cahiers de prescriptions médicales, voir les rapports et lui faire, à son bureau, un bref compte rendu des événements survenus depuis la veille.

Ils devaient également prendre des observations tant physiques que psychiques : foie, rate, poumons, coeur, pupilles, antécédents, hérédité, maladies antérieures, famille. Cela était surtout destiné à leur future thèse médicale, ils ne devaient absolument pas être au courant des dossiers antérieurs ou des observations et certificats faits par lui-même et enfermés sous clef dans son bureau, et lui soumettre un diagnostique à son approbation.

Il me souvient à son sujet, en passant, de cet externe qui avait pris une observation minutieuse, complète et détaillée, sur trois pages : réflexes de Babinsky, réflexes rotuliens, achilients, pupilliaires et pour terminer, son diagnostic proposé. Et assez fier de lui, le montrant à son camarade, l'interne principal. Ce dernier de lui répondre :

"Oui ! C'est très bien, mais, après moi, jamais personne ne le verra !"

Je crois que cela n'était peut-être pas exact.

 

Le modèle est résolument médical. On retrouve quasiment le même, aujourd'hui, à l'hôpital général. André Roumieux, qui débute à Villejuif quelques années plus tard décrit dans "Je travaille à l'asile d'aliénés" (Editions Champs libres) cette visite comme un "cirque". Un de ses collègues lui explique : "Il passe deux ou trois fois par semaine et reste dix minutes tout au plus ou alors il vient avec un cirque. Mais quand il se pointe, vaut mieux rester dans son coin." La psychiatrie qui nous est ici décrite, est une psychiatrie du regard pas de l'écoute. Elle est très médicalisée. Les apprentis médecins ont une approche très somatique des patients dont ils testent tous les réflexes possibles. Ils n'ont pas davantage accès aux dossiers des patients que les gardiens. L'anecdote qui clot ce chapitre montre que la présence d'externes et d'internes suscite une émulation qui tend aujourd'hui à disparaître, externes et internes étant cantonnés aux CHU.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site