Le réfectoire

Le réfectoire

 

Couverts toujours mis à l'avance par un malade, sur les tables, pas de couteaux et, pour la plupart, pas de fourchettes, la viande était coupée en morceaux, dès réception des cuisines, et, dès que servie, le Chef :

" Sonnez la cloche, faites les entrer".

Les malades ayant déjeuné en silence, la vaisselle faite, table nettoyée par un malade, le personnel, à son tour se mettait à table.

Et le Chef me criait de sa voix éraillée :

"Vous ferez la garde".

Il ne m'aimait pas beaucoup le Chef : peut-être parce qu'il avait du venir prendre livraison, à la Direction, de ma modeste personne.

Du reste, par ailleurs, il y en avait bien peu des infirmiers et des infirmières qui voyaient d'un bon oeil, arriver un nouveau. La retraite était une institution fort récente, et il n'y avait pratiquement pas encore eu de départs.

Il y avait seulement quelques vieux qui ne travaillaient plus, cinq ou six, qui continuaient d'occuper une chambre parmi les malades, n'ayant nulle part autre où aller. Ils venaient en général, la nuit, à l'office du service où ils étaient logés, ronger quelques os. On ne les voyait pratiquement jamais.

Ces braves gens, n'ayant aucune famille, l'Etablissement récupérait les quelques économies qu'ils avaient faites au cours de leur existence ainsi que les quelques vêtements qu'ils n'avaient jamais usés.

Les infirmiers, "gardiens" est infiniment plus juste, car, ce dont ils étaient fiers par dessus-tout, était leur trousseau de clés bien astiqués brillant à leur ceinture.

La prodigieuse dextérité avec laquelle, avec ou sans lumière, la clef s'adaptait à la serrure directement et sans bavures. Savoir maîtriser rapidement un agresseur par le coup du tablier, éviter le port d'une cravate, et surtout, surtout, ne jamais poser son trousseau de clefs ou son couteau.

Les infirmiers le portaient suspendu à une longue chaîne, leur battant les mollets et, toute la journée, infirmiers et infirmières, accompagnés de malades, circulaient, qui des cuisines à la lingerie, ou de la pharmacie à leur service, mettant la note claire de leurs blouses blanches à travers les allées des jardins à la française, de la Cour d'honneur.

C'était le Médecin-chef du service des femmes qui passait, chaque matin, de très bonne heure, faire une visite rapide par-dessus les draps souillés, épars sur les galeries, signait dans les bureaux des divisions, les cahiers de rapport, de traitements et les feuilles de pharmacie, et s'en allait car nous attendions la nomination d'un nouveau Médecin-Chef.

Le service se prenait à six heures pour l'équipe du matin, à quatorze heures pour l'équipe d'après-midi et à vingt-deux heures, pour celle de nuit.

Leur journée terminée, les gardiens s'en allaient d'un pas lent, lourd et sûr comme de bons boeufs au retour de labours.

Aujourd'hui, infirmiers, infirmières ont toujours leur voiture à leur porte, prête à bondir à l'appel du pied sur l'accélérateur !

 

Février 1929, les vieux infirmiers finissent leurs jours à l'asile,disputant leur maigre pitance aux malades, comme de bons boeufs lourds, mûrs pour l'abattoir. La retraite se mettait seulement en place.

 

Sécurité, sécurité, quasiment pas de couverts à table, la viande découpée et un infirmier, toujours présent au milieu des patients qui faisait ou montait la garde. Des gardiens, experts dans le maniement des clés, que le dernier rapport de l'IGAS, sur la sécurité dans les hôpitaux psychiatriques aurait pu apprécier à leur juste valeur. Une technologie asilaire réduite au minimum qui se confondait avec le corps des gardiens, ces bons boeufs lourds ... Il y avait parfois de la violence à l'asile et chacun le savait, quant à savoir d'où venait cette violence ...

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