Le Vieux Père Texier

Le Vieux Père Texier

 

Je l'ai toujours connu à l'Etablissement et il y est encore, ni plus vieux, ni moins vieux malgré les ans. Le Vieux Texier ou l'Ecrivain Public. En hiver, comme en été, il écrit soit debout appuyé sur un mur, soit assis sur les marches des escaliers de la cour d'Honneur.

Il écrit, remplit des feuilles de papier dans tous les sens et sur toutes les coutures, il ignore le progrès, les stylo-bille, non, toujours la bouteille d'encre et la plume sergent-major. Ne laissait nulle place perdue, il remplit.

Lettres adressées à Monsieur le Ministre de la Justice, à Monsieur le Préfet de Police, à Monsieur le Procureur de la République, lettres qu'il glisse subrepticement à des personnes autant que possible étrangères à l'Etablissement, leur demandant seulement de les glisser en ville dans une boîte aux lettres : car il sait depuis longtemps qu'elles ne seraient pas expédiées, mais jetées au panier.

Oui, bien sûr, la loi du 30 juin 1838 déclare, dans ses textes, que tout interné a le droit de demander justification de son internement; oui bien sûr, il s'agit, au début d'un refus de tout être d'admettre que soit justifiée cette mise sous séquestre, cette privation de liberté.

Oui, au début, et pendant combien de temps, jusqu'à ce qui était protestation, devienne habitude, accoutumance, routine et par là-même une raison d'être.

 

Il y aurait beaucoup à dire sur ceux que l'asile taxe de graphomanie. On ne se soucie plus du sens éventuel de l'écrit, on ne prend plus en compte que le comportement d'écriture, ce qui peut, dans une lecture lacanienne, être parfois juste. De nombreux artistes mis en valeur au Musée d'Art Brut de Lausanne étaient considérés comme des graphomanes. L'asile avec sa lecture élastique de la loi ne sort pas grandi de l'anecdote tragique ici racontée.

 

   

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