M. Pierre Avisé

M. Pierre Avisé

 

Maintenu dans son lit, le malade Pierre Avisé était levé, habillé et sorti dans la cour tous les jeudis et dimanches après-midis, dès le repas terminé en attendant la visite de son père.

Ce vieux brave homme venait très régulièrement, lui donnait quelques gateaux et des fruits de son jardin et s'en allait après avoir remis à l'infirmier une provsion de friandises pour la semaine et remis à son fils le journal "L'intransigeant".

Je n'ai jamais entendu parler ce malade, quelques grognements comme un porc, c'est tout.

Après le départ du père, je vais le chercher.

" Viens."

Près de son lit : "Déshabille-toi !"

Pendant ce temps, je jette un coup d'oeil sur le journal ... et je reçois un formidable coup de poing sur l'oreille droite, je suis assommé ... et sur le sol, quelques instants seulement, car tout en étant groggy, je réalise qu'il ne fallait pas rester là. Debout gars, je maintiens mon forcené, le déshabille, le couche et l'attache ...

Dès le lendemain, je vais en ville voir le Médecin du Personnel, celui-ci me dit :

"Je n'y connais rien, il faut voir à St Antoine."

Je vais à l'hôpital St Antoine, mais ce n'était ni le jour ni l'heure, je n'ai pas insisté et je suis resté sourd pendant huit jours.

 

L'anecdote est intéressante, à plus d'un titre. On voit un patient attaché tous les jours sauf lors des visites de son père. Nous ne savons pas s'il agresse son père lors de ses visites. On peut penser que non. Il n'empêche qu'il est attaché avant et après ces visites. Bien sûr, à l'époque, les neuroleptiques n'ont pas encore été découverts. C'est un malade qui ne parle pas, juste quelques grognements "comme un porc" précise Edgar. Pierre Avisé n'est un être vivant un homme que lors de ces visites paternelles. Attaché, il grogne comme un porc, c'est un forcené, on le tutoie. Et pourtant, son père lui donne à lire "L'intransigeant", un journal qui parut de 1880 à 1948. Dans les années 20, c'est le plus grand quotidien du soir d'opinion de droite avec un tirage de 400 000 exemplaires.

Edgar jette un coup d'oeil sur le journal, il relâche son attention et se prend un coup sur l'oreille. On peut noter qu'il ne se prend qu'un coup qui lle laisse groggy. Pierre aurait pu le rouer de coups. Il n'en fait rien. Est-ce parce qu'il n'a pas supporté qu'Edgar lise son journal avant lui, est-ce une forme d'intransigeance ? Nul ne peut le savoir. Toujours est-il que Pierre attend, qu'Edgar le maintient, le déshabille, le couche sans qu'il semble opposer de résistance.   

On voit comment Edgar réagit à ce coup qui le rend sourd pendant huit jours (peut-être l'était-il avant en ce qui concerne Pierre Avisé ?). On peut supposer que la plupart des gardiens réagissait de la même façon à l'agressivité et à la violence des patients. Il se prend un coup, il n'appelle personne, il gère, seul. Aujourd'hui une telle attitude serait probablement inconcevable. Il ne se plaint pas. Il considère au fond ce coup comme les aléas du métier. Il va voir le médecin du personnel qui apparaît comme relativement incompétent. Pas d'accompagnement institutionnel. Il n'insiste pas.

On peut lire aussi ce qu'écrit André Roumieux à ce propos dans son ouvrage "Je travaille à l'asile d'aliénés".

 

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