Melchior est un chercheur

Melchior est un chercheur

 

 Melchior est un chercheur. Il est un des participants réguliers au Laboratoire de réflexion et d’échanges sur les maladies des boyaux de la tête, un groupe à vocation psychoéducative proposé au Centre de Santé Mentale Hélène Chaigneau à Gap. Il souffre de schizophrénie.

Les voix étaient toujours là !

 Avant même de connaître le nom de sa maladie, en fait dès que des voix se sont imposées à lui, il y a plus de dix ans, il a cherché à comprendre ce qui lui arrivait. Melchior ne parle pas de voix, il décrit ces phénomènes sous le nom de « cauchemars ». Quand des voix connues et inconnues ont commencé à lui susurrer des messages plus ou moins orduriers, Melchior s’est demandé d’où elles venaient. De formation scientifique, il a réduit le champ des possibles à une alternative : soit les voix venaient de lui, soit elles venaient de l’extérieur, c’est-à-dire de personnes réelles. Dans le premier cas de figure, il pouvait agir, dans le second, il ne pouvait rien faire d’autre que se protéger de ces proférations déstabilisantes en se tenant à distance des êtres humains. Comment savoir ? Il y réfléchit quelque temps et trouva une solution, sa solution. Melchior avait toujours aimé faire de la randonnée. Il connaissait des endroits déserts qu’il avait explorés au cours de ses balades en montagne. Un beau matin, après avoir rempli son sac à dos de tout ce qui lui serait utile : bouteille d’eau, pique-nique, vêtements de rechange, boussole, k-way, guide, etc., il partit pour une véritable exploration intérieure. Il grimpa, évitant les sentiers fréquentés, afin d’être sûr de ne pas se tromper. Il monta haut, et plus loin encore, il fallait qu’il soit sûr d’être seul. Il arriva près d’un lac, un des neuf lacs sacrés des Hautes-Alpes. Il vérifia qu’il n’y avait aucun relief de repas, aucun mégot de cigarettes. Quand il fut sûr d’être le seul être humain à la ronde. Quand il eut crié et que seul l’écho lui répondit, il écouta le silence. Les voix étaient toujours là.

Si, en cet endroit désert, les voix continuaient à se faire entendre, c’est que les voix venaient de lui. Il allait falloir qu’il s’en débarrasse et à tout le moins apprenne à vivre avec. Il redescendit. Comment il en vint à rencontrer le psychiatre qui le suit toujours et à être hospitalisé c’est une autre histoire.

Tous des chercheurs ?

 Melchior est un chercheur comme la plupart des personnes qui souffrent de schizophrénie. Elles ne le savent pas forcément, et nous autres les soignants l’ignorons la plupart du temps. Si nous en étions davantage convaincus, nous ne chercherions pas à nous protéger des schizophrènes par l’isolement en routine et par la contention.

Vous pourriez m’objecter que l’histoire de Melchior est trop belle pour être vraie et qu’un Melchior ne fait pas le printemps pour une psychiatrie de plus en plus carcérale. Certes, mais la plupart des personnes qui souffrent de schizophrénie que j’ai connue et que je connais sont des chercheurs, à leur façon. Chacun dans leur champ.

Job, dont chacun s’accordait à penser qu’il déniait sa pathologie, avait lu et relu, au tout début de sa maladie, un ouvrage de Minkowski, « La schizophrénie ». Sa mère, rencontrée, lors d’une réunion de l’Unafam, m’avait confirmé qu’il l’avait lu, que son exemplaire était raturé, que certaines phrases étaient entourées en rouge. Il est difficile, aujourd’hui, de savoir ce que Job en a retenu : on peut lire un livre et être traversé par les phrases qu’on lit. Rappelons qu’Eugène Minkowski postulait que la base même du processus de la schizophrénie est une perte de contact avec la réalité. Le schizophrène ne perd pas un simple contact sensoriel avec l’ambiance mais la dynamique de ces contacts, c’est-à-dire tout ce qui fait le caractère vivant de la relation du sujet à autrui. À partir de là, Minkowski explorait les distorsions du temps et de l'espace qui sont à la base du rapport au monde qui caractérisent la maladie. Plus intéressant encore, il a fallut que la mère de Job retrouve ce souvenir vieux de cinq ans et cesse, pour un temps, de percevoir son fils comme un malade incapable de comprendre sa maladie, pour que le traitement devienne efficace et qu’il sorte de l’hôpital alors qu’il multipliait les rechutes depuis trois ans. Il serait possible de donner encore et encore des exemples. Je me souviens ainsi d’Isaïe et du carnet qu’il serrait contre lui, comme un trésor. Confronté à une expérience psychotique qu’on peut qualifier de primaire, il avait relevé dans le dictionnaire tous les mots qui pouvaient expliquer ses états mentaux : télépathie, télékinésie, hypnose, etc. et avait noté leur définition dans son précieux carnet qu’il passait son temps à lire. Il n’avait pas encore trouvé de sens mais il cherchait. Trente ans plus tard, je ne sais pas s’il a trouvé le sens qui rendait compte de son vécu mais il était en quête. Une telle quête devrait être un atout pour le soignant et pour le patient pour peu que le soignant ne se prenne pas pour quelqu’un qui sait mieux que le patient ce qu’il vit, pour peu que le soignant accepte d’apprendre du patient.

 

Ce qui maintient en vie …

 Melchior, donc, cherche à donner un sens à ce qui lui arrive. Le problème est que ce sens est provisoire, qu’il ne vaut que pour un nombre fini de situations. Ainsi Melchior, il y a quelques années, alla suffisamment bien pour intégrer un groupe de randonneurs local. Il se retrouvait une fois par semaine avec un bataillon de quelques cinquante randonneurs, hommes et femmes. Au début tout allait bien. La maladie était loin. Melchior se sentait être un randonneur comme les autres. Melchior était prêt à marcher, grimper, crapahuter de concert, avec tous ces petits autres que la vie lui proposait. Mais quand on se retrouve une fois par semaine à accomplir une même tâche, des liens finissent par se nouer.  Melchior était perdu dans ces relations qui mobilisaient beaucoup d’affects qu’il ne savait gérer. Les femmes, surtout, le remuaient d’une façon qui le hantait au point que ses cauchemars revinrent. Il avait la sensation que ces femmes voulaient quelque chose de lui qu’il ne pouvait donner. Si les voix venaient de lui, il se rendit alors compte qu’elles pouvaient être suscitées par la rencontre avec d’autres. Melchior décida d’arrêter les frais. La randonnée ce n’était plus pour lui. Il fallait qu’il s’en tienne à l’écart. Il décida de rentrer chez lui et de ne plus bouger. Il se posta devant son téléphone et attendit qu’il sonne. Il aurait pu attendre longtemps s’il n’avait prêté un polochon à sa sœur d’une façon suffisamment étrange pour que celle-ci s’inquiète de son silence. Elle l’appela et face à son apragmatisme lui conseilla d’aller au centre de Santé Mentale, ce qu’il fit. Il s’en tira avec dix jours d’hospitalisation. Il revint au Centre de Santé Mentale en ayant tiré deux leçons de cette histoire. La première était qu’il avait rechuté à cause de trop de relations humaines, il faudrait donc qu’il limite ses relations aux usagers des soins (en dehors de sa famille). La seconde était que pour éviter d’aller trop mal il fallait une personne de secours, comme sa sœur, qui sache repérer les moments où l’on va mal et qui donne les bons conseils.

Melchior est un chercheur qui professe que « c’est l’inconscient qui nous gouverne ». Il lui arrive de dire que « l’inconscient c’est Dieu » ce qui fait plaisir à notre psychologue, membre de l’école de la cause freudienne. Qu’est-ce que l’inconscient pour Melchior ? Je ne suis pas sûr que Freud y reconnaisse son petit, même dans la version d’Onfray. Au jour d’aujourd’hui, je peux dire que pour Melchior c’est le principe explicatif ultime, le sens des sens, mais je ne suis pas sûr d’avoir compris l’ensemble d’une pensée complexe que je découvre petit à petit au fil des séances. Je sais que cette phrase est une sorte d’équation qui fait tenir le monde pour Melchior mais le monde ne tient qu’en gros, qu’en tant que totalité. Il manque à Melchior les phases intermédiaires, les étapes de la démonstration qui permettent, elles, de réguler les situations concrètes. Melchior n’a pas besoin de nous, soignants comme soignés, pour savoir que l’inconscient nous gouverne. Il a besoin de nous, membres du laboratoire, pour les démonstrations intermédiaires. Le groupe lui pose des problèmes qu’il ne peut résoudre que provisoirement : comment être sûr qu’on résonne juste ? Comment ne pas s’emporter après le dépanneur qui est peut-être un intrus qui fait exprès de ne pas réparer sa télévision alors qu’il y a la finale de la coupe d’Europe de rugby le lendemain ? Comment réguler ses relations avec un voisin bruyant ? Comment reprendre contact avec un fils qui joue les abonnés absents ? Comment éviter de généraliser ? Comment éviter les dissonances cognitives ?

En toute circonstance, Melchior cherche à établir une règle qui vaudrait pour toutes les situations. Il aurait du être expert de l’HAS. Il lui faudrait un protocole pour gérer jusqu’aux aspects triviaux de sa vie. Le groupe s’ingénie à dérégler ses conduites à tenir, à imaginer des contextes où la règle ne s’applique pas. Melchior est un chercheur qui ne trouve pas. Cet échec nécessaire le maintient psychiquement en vie.

Melchior est un chercheur qui dévoile ses découvertes au sein d’un laboratoire dont il faut dire quelques mots. Sans le laboratoire, il serait sûrement en travail, mais ses pensées, ses trouvailles ne s’élaboreraient pas de la même façon. Présentons donc ces fameux boyaux de la tête comme on dit familièrement au Centre de Santé Mentale.

 Le laboratoire de réflexion et d’échanges sur les maladies de boyaux de la tête

 Le laboratoire de réflexion et d’échange sur les maladies des boyaux de la tête porte un nom interminable qui se moque autant qu’il proclame une volonté. Il ne s’agit pas d’opposer des soignants qui sauraient tout ce qu’il y a à savoir sur la maladie et les médicaments et des patients qui ne sauraient rien ou si peu de chose. L’objectif est de chercher ensemble, de cheminer, de réfléchir autour non pas du malade qu’on est mais de la maladie qu’on a. Les uns amènent des connaissances scientifiques et empiriques qu’ils ont acquises auprès d’autres patients, les autres amènent leur vécu, leurs réflexion, ce qu’ils ont compris de leur parcours et de leur maladie en se la coltinant au quotidien. Nous avons choisi de parler des maladies des boyaux de la tête pour nous décentrer des représentations habituelles de la maladie mentale. Nous revenons ainsi au sens premier de folie qui renvoie à un boyau rempli de vent. Les boyaux de la tête qui n’existent pas nous permettent de ne privilégier aucune théorie relative à la maladie mentale, nous sommes ouverts, en recherche, en travail. Enfin, l’expression atténue le côté un peu prétentieux, sérieux, mortel presque de ce laboratoire. Il nous arrive aussi de nous boyauter. Tout dernièrement un patient a reformulé tout ça en parlant des « Joyaux de la tête », que nous avons adoptés illico.

Le groupe a d’abord été structuré sur un mode classique, comme un groupe psychoéducatif. N’y venaient que des patients souffrant de schizophrénie. Pas de prescription médicale parce cela serait impensable à Gap et, du point de vue des psychiatres, lèserait gravement la relation infirmier-médecin. Un psychiatre parraine le groupe. Il viendra quelquefois « jouer » au psychiatre en fin de séance. Un silence à couper au couteau l’accueille. Il aura beau se démener, il finira par ne plus venir. Les participants ne sont pas en recherche de parole médicale mais d’échanges et de réflexion avec des soignants. L’espace ouvert est plus important que les informations à traiter. Une sorte d’espace transitionnel où se construit un savoir impossible à partager ailleurs.

Nous avons repris l’idée de modules ou de grands thèmes choisis par les patients. Si nous commençons par aborder le délire et les hallucinations à partir des fascicules Lilly, d’autres supports seront utilisés : articles de vulgarisation, romans, témoignages d’usagers, de chercheurs, films, dictionnaires, les seules limites sont celles de notre imagination. Nous passons en général de trois à six mois sur une thématique. Ainsi ont été abordées : hallucinations et délire, angoisse, violence, dépression, schizophrénie.

Le support utilisé nous donne la possibilité d’aborder le thème de manière « extérieure »,  objective ou subjective voire scientifique sans entrer d’emblée dans la référence à la pathologie comme cela peut être le cas dans une relation dite duelle lors d’un entretien infirmier ou médical. Ce n’est pas le soignant qui reconnaît un symptôme et le transforme en signe mais le patient qui l’identifie comme tel. « Moi mes voix me disent … »

Lorsque le document informatif est un écrit, chacun à tour de rôle, soignants comme soignés, lit le texte en s’arrêtant souvent, quasiment à chaque paragraphe, pour le reprendre,  réfléchir ensemble, l’illustrer d’un exemple personnel quasiment comme des chercheurs réunis autour d’une même quête.

La parole des patients ne vient pas toujours spontanément. Certains se hasardent en enchaînant quelques mots, quelques phrases rapides d’un commentaire, d’un témoignage timide, d’autres essaient de prendre toute la place, s’éloignent du sujet, d’autres encore restent dans un silence attentif. Ils n’en reviendront pas moins la semaine suivante. Chaque séance est ponctuée individuellement par les patients, chacun est invité à synthétiser à minima le contenu à la séance et énonce ce qui lui a semblé important.

Certains se lancent dans les recherches scientifiques sur Internet et dévalisent la bibliothèque municipale pour approfondir leurs connaissances sur la maladie mentale. Chacun cherche selon son modèle. Josuah veut du sérieux, du biologique pas ces fumisteries psychanalytiques. Moïse ne jure que par Christophe André et par sa psychologie de la peur dont il nous a lus de larges extraits. Melchior, nous l’avons vu, ne croit guère à ces histoires de neurones, de médiateur chimique. Pour lui ce qui compte c’est l’inconscient. Ils retiennent de leur recherche, comme de celles effectuées collectivement, un mot, un signifiant qui pendant un certain temps sera bien opérant pour donner un sens à leur pathologie et suturer une plaie qui bée trop facilement. Il faut noter que les participants à ce groupe sont très rarement hospitalisés, la plupart ne l’ont pas été depuis leur début dans l’activité. Melchior, lui-même, a été hospitalisé une fois en quatre ans. Il a su faire appel à chaque alerte à une de ses personnes de secours. Le laboratoire permet de réguler les troubles.

Chaque séance est suivie par un post-groupe où les soignants se retrouvent pour faire le point sur les thématiques travaillées, le vécu du groupe et les réactions individuelles. L’inter-transfert entre soignants n’est pas oublié. Nous assumons nos éventuels désaccords, nos différences de perception, tout cela contribue à enrichir notre fonctionnement. Nous rendons compte à nos collègues de ce qui se vit dans le groupe en réunion de régulation quand le patient dont il est question participe au groupe. Nous en parlons également dans nos flashs quotidiens lorsque cela est pertinent. Le fonctionnement du groupe est évalué comme tous les autres lors de la réunion trimestrielle consacrée aux activités menées au CATTP. Enfin l’évolution annuelle des boyaux apparaît dans le bilan d’activité remis à l’administration. Nous sommes nous aussi des chercheurs.

 

 

Dominique Friard

    

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