De Contrainte en consentement

De la contrainte au consentement

 

 Le téléphone sonne … Un cadre sup à l’autre bout du fil : « Il faut aller chercher un H.O. aux Urgences de Gap, l’ambulance arrive vous prendre dans trente minutes. »

Bon. Où on va l’installer ? au RDC, obligé, c’est une contrainte. Pas de place en bas, 2 en haut. Donc il faut faire monter Bernard à l’étage, il va mieux, changer de chambre Chantal au RDC, qui va aussi mieux mais pas assez pour monter, pour libérer une chambre près du bureau infirmier. Ce coup-ci c’est simple.

Et c’est parti pour les Urgences : deux infirmiers mâles, un chauffeur (mâle aussi) et une ambulancière (charmante !) (femelle). En route, l’ambulancière nous dit :

« Bon, on est un peu pressé, là, on fait vite ? 

-         C’est pas gagné, lui dis-je, il faut tous les papiers, certificats, arrêté du maire (la dernière fois, on nous les avait promis, ils sont arrivés trois jours après, hors délais), ensuite le monsieur doit être un peu « préparé » : lui dire où il va (c’est souvent le dernier prévenu de sa destination), lui passer une tenue d’hôpital (jeans et baskets ne font pas bon ménage avec une contrainte quelle qu’elle soit) et lui administrer un traitement sédatif. »

J’ai toujours trouvé extraordinaire qu’on nous adresse une personne qui a occasionnée des troubles de l’ordre public avec suffisamment d’intensité pour alerter gendarmerie, maire, préfet en nous disant : « Il est calme, et d’accord pour aller chez vous. »

Bon. Nous voilà aux Urgences. Ce coup-ci, les certificats, l’arrêté, tout y est. Nous nous rendons dans le box où nous  attend avec impatience notre futur pensionnaire. Nous voilà devant un gars d’une bonne cinquantaine d’années, d’un peu moins de kilos, perfusé, attaché pieds et poignets sur un brancard, essayant de mordre tout ce qui passe à sa portée.

« Vous l’emmenez ? me dit le médecin.

-         Faut être un peu sérieux là, répondis-je. Le brancard, faut que je vous le laisse et vous pensez que là où on va le GIGN est à notre disposition ? »

Et me voilà en train d’expliquer à ce médecin comment on va procéder pour éviter, si possible, tout dérapage à l’arrivée à l’hôpital « spécialisé ». Je vous passe les détails, surtout quand le médecin m’a proposé de lui administrer un tranxêne® 20 pour la sédation. Ils ont du quand même appeler 2 policiers pour le permettre la mise en pyjama et l’injection.  Le voyage s’est ensuite bien déroulé, malgré quelques insultes proférées à notre encontre. Mais nous étaient-elles vraiment destinées ? 

Nous sommes donc infirmiers en pavillon d’accueil. Qu’est-ce donc ? C’est un lieu de soin en hospitalisation complète qui reçoit (accueille !) toute personne qui décompense un équilibre psychique trop légèrement étayé. Cela va de la conjugopathie aux psychoses aux psychoses aiguës ou chroniques en passant par tous les désordres anxio-dépressifs, étiquetés comme tels par commodité (si possible avec idées suicidaires !). Et puis ceux qui rentrent dans rien … qu’on ne sait pas où envoyer, qui « peuvent plus dehors ». Pas de tri avant l’entrée (mais manifestement les ennuis semblent venir d’un organe important au niveau de la tête !), donc nous devrons décider, après un certain temps d’observation, si la personne relève de nos compétences ou s’il est nécessaire de l’adresser ailleurs, ou les 2. C’est un lieu de court séjour (quelques heures à quelques années !) (oui je sais qu’il y a toujours des exceptions à nos grands principes mais on va essayer de faire simple). Certains nous appellent pour réserver leur chambre plusieurs jours à l’avance, mais d’autres seulement quelques minutes avant. Certains sont contents de venir, d’autres un peu moins. En gros, un quart de nos résidents sont sous contrainte que ce soit l’entourage de la personne qui le demande ou le représentant de l’état (c’était, jusqu’à cette merveilleuse loi du 1er août 2011, les H.D.T. et les H.O.). Mais dans l’ensemble, ceux qui viennent dans ce pavillon sont plutôt des agressés que des agresseurs, et l’asile n’est pas un monde parallèle où l’on est isolé du monde dit réel. Nos patients ont tous, mais vraiment tous, un « avant » et nous allons faire notre possible pour qu’ils aient un « après ».

Ce petit bonhomme que nous sommes allés chercher, d’où sort-il ? Est-ce qu’il est déjà venu « chez nous » ? Oui, il a un dossier : 3 heures d’hospit en 97, 48 h en 2001 (H.O. non confirmé). Tout ce que nous apprenons : Il ne veut pas entendre parler de la psychiatrie. C’est son frère qui est venu le chercher. Ça y est on sait où on va. … Son mode d’admission est certes un petit peu plus folklorique que les autres (et encore !) mais on va faire avec lui ce qu’on fait  (ou devrait faire) avec tous : chercher comment il vivait. Pendant dix ans, on n’a pas entendu parler de lui. Qu’est-ce qui s’est passé pour qu’il arrive là ? Dans ces conditions ? « Comportement d’un psychopathe alcoolisé » dit le psychiatre qui l’a vu aux Urgences, mais l’alcoolémie est négative. Déjà, les deux précédentes hospitalisations, aussi brèves qu’elles étaient, nous avaient montré quelqu’un de pas vraiment calme. C’était toujours là. Mais qu’y avait-il en plus ? Ou en moins ? Quelques propos délirants, un peu de persécution, parfois une désorientation temporospatiale brouillaient les pistes. Alors on a fait comme d’hab. On a essayé de l’apprivoiser avec du temps, de la disponibilité, des gouttes aussi, parfois des injections, mais surtout de l’attention, de l’écoute. Et petit à petit, il a arrêté de mordre. Il s’appelle Jean-François.      

Frédéric

Hé bien lui il s’appelle Frédéric, je l’ai connu lors de sa 2ème  hospitalisation j’étais encore étudiant infirmier en stage pré-professioinnel dans l’unité qui m’accueillera quelques mois plus tard et où je suis toujours. J’avais alors pour unique expérience en pavillon d’entrée le tout petit mois de stage lors du passage de mon diplôme d‘état.

Je fais la rencontre de Frédéric en septembre 2006 à son arrivée en H.O. Le maire a fait ce H.O. suite à l'agression d'un homme par jet de Destop au visage.Les Urgences nous contactent pour nous annoncer sa venue, nous avons heuresement de la place au RDC, il suffit juste d'aller chercher son dossier aux archives car il est connu des "anciens" infirmiers du pavillon. Je récupère le dit dossier et je le lis afin de ma familiariser un peu avec notre futur patient.

Il est suivi depuis 2001 par le CMP. En 2003 il a été en HDT à Cayenne, puis une 2ème fois à Montperrin à Aix. Suivi épisodiquement depuis par le CMP. Sa 1ère hospitalisation sur Laragne remonte à septembre 2005  en HDT (T= assistante sociale du CH de Briançon) pour trouble du comportement avec menace de mort. Il avait fugué une 1ère fois 2 j après son entrée (mais il avait été récupéré) et une 2ème fois 20 j après (récupéré à la gare in extremis)… aie ça risque d’être compliqué ! ! ! un patient fugueur,  sous contrainte dans notre pavillon « ouvert »… je comprend mieux maintenant pourquoi son nom avait marqué l’esprit de mes collègues.

Bon comment s’étaitt terminée cette 1ère hospitalisation ? : il était sorti au bout d’1 mois avec un Neuroleptique à Action Prolongée (NAP) et un relais au CMP. L’HDT avait été levée le jour même.

Un patient vient nous chercher dans le bureau infirmier, l’ambulance est déjà là ! (c’est vrai en général les urgences ne tardent pas pour transférer des patients étiquetés « psy », OK faut reconnaître qu’ils sont parfois difficilement compatibles avec le fonctionnement de leur service et qu’ils sont très « chronophage »  mais bon ce n’est pas le débat du jour).

Frédéric en descend, allongé sur un brancard, mais il ne dort pas. Les 2 collègues qui faisaient l’accompagnement nous disent que le trajet « s’est bien passé ». Ces derniers nous informent que dès la levée de l’HDT, Frédéric n’est plus venu au CMP car il disait ne pas avoir besoin de traitement car il ne se sent pas malade. Classique !

Depuis, le CMP  n’avait pas eu de nouvelles.

 A son arrivée Frédéric est calme et souriant, presque content d’être aux Gentianes. Je découvre ce jeune homme de 24 ans dont les yeux rieurs ressortent au milieu d’une touffe brune et bouclée faite de cheveux et de barbe que l’on dirait mélangés.

Durant un mois Frédéric ne fera aucun écart, prendra le ttt régulièrement. Il réfléchit également à ses problèmes sociaux (découvert bancaire, loyers impayés, renouvellement de l’AAH, de sa mutuelle). Il voudrait aller sur Paris voir son frère. Mais il refuse un NAP.

Fin septembre nous contactons le CMP pour organiser sa sortie future : il peut se rhabiller.

Hé bien finalement l’hospitalisation n’a pas été si compliquée que cela. Il n’est pas trop en lien avec nous mais n’est pas replié non plus, juste discret. En outre, c’est un jeune homme attachant, très intelligent et cultivé. Mais, début octobre lorsqu’il apprend que le HO est prolongé d’un mois il fugue du service à 7h sous une pluie battante, je suis le dernier à l’avoir vu puisqu’il m’avait demandé un parapluie « pour aller téléphoner à la cabine extérieure au pavillon» soit disant. Le doute d’une fugue n’est arrivé que vers 7h30 ne le voyant pas revenir…….

Bref je commence bien ma carrière d’infirmier ! pas encore diplômé que déjà un des patient sous contrainte dont je m’occupe fugue…. Ha c’est certain je m’en souviendrai aussi de ce patient. Mais un mal pour un bien cette fugue me permet de me familiariser avec le protocole « en cas de fugue d’un patient sous contrainte » et les divers rapports circonstanciés qui y sont associés…

Frédéric sera récupéré 1 mois plus tard par la gendarmerie. De retour au pavillon, il sera calme et compliant, sans éléments de décompensation psychique. Il dira vouloir poursuivre les soins en libres uniquement si il n’a pas de NAP… OK on joue la carte de la confiance.

La levée de HO est faite et il peut se rhabiller en attendant sa sortie qui sera effective 1 mois plus tard. Il sortira avec un relais CMP ; en tout l’hospitalisation aura duré 2 mois. (sans compter la fugue).

 Novembre 2007 Frédéric revient pour sa 3ème hospitalisation  il est en HO (du maire de Briançon) suite à l’agression d’un homme avec une barre de fer dans un contexte de consommation de toxique accrue depuis quelques mois. A son arrivé il est totalement incohérent, a une grande instabilité psychomotrice et une dissociation importante. Il parle aux murs et aux plantes ; la relation est impossible. Il ne me reconnaît pas immédiatement, mais moi si ! ! ! j’ai le souvenir d’1 nuit blanche après sa fugue ! ! !

En quelques jours son état s’améliore. Un NAP est envisagé avec son accord et le relais CMP fait ; la contrainte est levée le jour de sa sortie.

Bon tout semble aller pour le mieux, cette fois l’hospitalisation s’est bien passée elle n’a duré qu’1 mois. C’est au CMP de jouer maintenant. 

 Nous attendrons  Août 2008 pour avoir de ses nouvelles, il arrive pour sa 4ème Hospitalisation en HDT (T= mère) pour rupture de ttt, trouble du comportement avec insomnies, anorexie (liée à ses hallucinations). Ce sont ces derniers éléments qui ont inquiété la mère. Mère qui est mal à l’aise car elle ne veut pas qu’il sache qu’elle à fait le tiers car elle a peur de ce qu’il pourrait lui faire. Pas de soucis nous ne dirons rien nous avons l’habitude.

 A son arrivée il est calme et reconnaît que le ttt est utile mais il ne le supporte pas au long cours. Au bout de 15j le psychiatre diminue la contrainte devant l’amélioration des troubles, la levée de l’HDT est évoquée d’ici à quelques jours et donc il peut se rhabiller ….mais ….. Frédéric fuguera le soir même !

Le lendemain matin, appel de la mère : Frédéric a pris le dernier train il est chez elle, elle s’en occupe et elle tente le relais avec le CMP.

Cette fois Frédéric a juste un peu précipité sa sortie qui était programmée, mais il ne va pas si mal. Espérons que le CMP pourra concrétiser une accroche car Frédéric semble le vouloir de manière authentique. L’hospitalisation a duré 3 semaines.

 Mars 2009 il nous est annoncé pour sa 5ème hospitalisation.  Il arrive en …HO suite à des menaces par arme blanche. A son arrivée il est complètement délirant, agressif verbalement et provocateur, nous sommes assimilés à des SS ou des membres du IIIème  Reich (thème récurrent dans ses délires).

Cette fois-ci les prises de ttt sont sources de conflits, il le refuse systématiquement et nous devons ré-expliquer à chaque fois son importance. Par bonheur nous n’aurons cependant pas besoin de lui « sauter dessus » pour lui donner le traitement par injection, car il cédera toujours au bout de plus ou moins de temps (mais souvent il faudra appeler des renforts masculins pour l’aider à  le prendre). En dehors des prises du ttt il est très discret. Aie aie aie, on commence à le connaître c’est pas bon ça… il faut le surveiller !

Début avril il fugue nous retrouvons le pyjama au pied du grillage… recherches infructueuses : nous contactons la gendarmerie (comme le veut le protocole que je connais bien maintenant) 

Le brigadier (véridique): « quoi… encore !, mais qu’est ce que vous foutez, vous pouvez pas l’enfermer dans votre chambre d’isolement ! …Quoi vous n’en avez pas ! !… Mais on n’a pas que ca à faire nous!… » Difficile de parler soin, contrainte, lien et confiance avec les forces de l’ordre...

Il sera retrouvé 1 mois plus tard par la gendarmerie. Retour à la case départ et bienvenue aux Gentianes.

Frédéric dit être au pavillon comme en prison, il conteste sa contrainte, revendique sa liberté et manifeste sa volonté de fuguer. Nous serons amenés à faire des fouilles régulières qui nous permettront de retrouver vêtements, chaussures et sac à dos dissimulés un peu partout (faux plafonds, radiateur, haie, etc.)

Il vit mal la surveillance rapprochée dont il bénéficie…. Mais il n’a toujours pas fugué ! Est-ce la bonne méthode ? Cette surveillance accrue monopolise le personnel et les 24 autres patients se sentent délaissés. Comment faire dans un pavillon ouvert ? Faut-il le boucler ? Et comment ? Souvenez-vous nous n’avons pas de chambre d’isolement …

Les relèves infirmières sont très animées lors de cette hospitalisation et nous réalisons que nous faisons plus du travail de « surveillant de prison » que d’infirmier… Finalement, Frédéric n’avait pas tort quand il se sentait en prison….

Le 27/8 l’hospitalisation prend fin avec relais CMP, NAP (qu’il accepte) et levée de HO.

Le 29/8 : le CMP téléphone : Frédéric refuse le suivi CMP et le NAP…

Bon nous reverrons Frédéric mais quand ? Et dans quelles conditions ? Cette hospitalisation a duré 2 mois ½.

 Nous ne patienterons pas longtemps puisque sa 6ème hospitalisation aura lieu en  février 2010  Il arrive en HDT (T= frère) pour recrudescence délirante. Le frère ne souhaite pas qu’il sache que c’est lui qui est à l’origine de la mesure. OK on sait faire, on est rodé.

Depuis sa dernière hospitalisation, Frédéric était en errance en Europe ; il est allé jusqu’à Auschwitz en Pologne dans le but d’y trouver des traces du passage de son grand père maternel.

Arrivé à10h, il tentait déjà de récupérer des vêtements à midi, à 15h il fugue et est retrouvé habillé dans le placard d’une chambre d’une autre unité. Ramené tant bien que mal au pavillon il se montre très virulent et menace de mort l’infirmier qui l’a retrouvé (l’infirmier en question c’est toi Yves… t’en souviens-tu ?).

Face à cette détermination  les médecins prescrivent un « isolement » pour 24h.  C’est une première pour lui, (et pour nous) depuis les 6 années que nous nous connaissons. Cela résoudra-t-il tous les problèmes ? Dans les jours qui suivent sa détermination inaltérable à fuguer oblige les soignants à fermer momentanément l’unité lors des repas. L’unité doit donc fonctionner au rythme de Frédéric. Les autres patients se montrent étonnamment compréhensifs par rapport à ce « pavillon ouvert » que l’on doit maintenir fermé …

Cette mesure ne change pas grand chose, Frédéric est toujours délirant et les psychiatres hésitent à mettre du traitement en masse car il est rapidement sujet à de nombreux effets secondaires. De plus, beaucoup de molécules ayant été testées, le choix devient difficile…

Au bout de 15 jours, Frédéric lui ne supporte plus ce régime ainsi que ses enfermements répétés. Malgré tout il refuse toujours le NAP qui est la clé de sa sortie. Début avril ça y est ! Il existe une nette amélioration des troubles et il accepte le NAP, 15 jours plus tard il peut se rhabiller. Il termine son hospitalisation en Congé d’Essai de HDT avec relais CMP. Cette 6ème hospitalisation aura duré 2 mois mais a été très éprouvante pour lui comme pour nous.

 Le travail se poursuit avec le CMP et jusqu’en septembre il accepte toujours le NAP. L’HDT est maintenue compte tenu des ATCD de rupture de soins rapides. C’est la seule possibilité du maintient en soin.

Mi octobre il refuse le NAP et le suivi en CMP. Il se dit déterminé à arrêter le NAP. Lors de l’entretien avec son psychiatre, ce dernier lui explique les risques d’une rechute en cas d’arrêt du NAP. Frédéric est cohérent et asymptomatique et donc, du fait de l’absence d’élément justifiant le maintient en HDT, la mesure est levée. Une ordonnance pour 1 mois lui est donnée malgré tout... on ne sait jamais….

 En Décembre 2010 il demandera à voir en urgence son psychiatre dans une antenne du CMP. Par chance c’est le jour où je travaille dans cette structure. Frédéric est content de me voir (et moi aussi d’ailleurs) il décrit un repli et une perte d’élan, disant passer ses journées à jouer sur l’ordinateur. Il a pris du poids et dit prendre du ttt seulement quand il est trop angoissé. Il n’y a pas d’éléments délirants ou de persécution. Nous expliquons que la prise régulière du ttt peut l’aider à se sentir mieux. Nous lui proposons également une hospitalisation : il refuse dans l’immédiat … tout en disant qu’il y réfléchira.

 Mars 2011 Frédéric est annoncé aux Gentianes en HL ! ! ! C’est lui qui a sollicité cette 7ème hospitalisation  en raison d’une position dépressive.  Il dit avoir arrêté tout traitement depuis 3 mois. Dans la confiance et avec son accord, le psychiatre prescrit un neuroleptique mais pas de NAP et il introduit un Antidépresseur.

Durant cette hospitalisation Frédéric se livrera comme jamais jusque là, il parlera de l’état d’insalubrité de son logement, de ses difficultés a gérer ses papiers et son quotidien. Il dit clairement que rien ne l’intéresse. Malgré les 1ers jours passés à dormir, il finira par sortir de sa chambre et parler avec les autres patients.

Il sortira au bout d’1 mois pour un centre de convalescence Briançonnais.

Durant cette convalescence il participera très volontiers aux diverses activités proposées.

Il sortira mi juillet pour son domicile un peu mieux qu’à son entrée, mais sans réel projet d’avenir. Il semble observant mais tout est encore fragile.

 

Jean-François

Et Jean-François, qu’est-il devenu ? C’est vrai que les premiers jours, la sédation était importante. Pendant trois jours, il a refusé le traitement médicamenteux en gouttes. Il n’en voulait pas, malgré douceur, fermeté et explications. Il ne voulait pas être là. Et puis il s’est dit qu’il aurait peut-être besoin, un jour, de ses fesses pour s’asseoir plutôt que pour les intramusculaires, que pour ses besoins fondamentaux (fumer notamment !) il fallait en discuter avec nous, et que peut-être il n’avait que certains choix possibles. Alors petit à petit, au fil de ces petits riens partagés chaque jour (faire son lit, fumer une cigarette sur le perron du pavillon, lui faire quelques courses …) une relation moins agressive a pris naissance. Des demandes se sont multipliées, et chaque fois c’était une occasion d’échanges, d’explications, de questions. En 4 ou 5 jours, il est passé d’une peur permanente d’intrusion, de préjudice, à ce qu’on peut appeler « un bon contact ». Même s’il restait très interprétatif et persécuté, il se sentait à l’abri. En passant j’adresserai un remerciement aux autres patients, plus anciens, souvent déterminants dans l’intégration d’un nouveau. Ils font les intermédiaires : ils nous préviennent quand il y a un incident, un accident, une fugue aussi parfois. Ils parlent de nous aussi, de nos qualités, de nos défauts (et sont plus perspicaces qu’on ne pense). Et même s’ils tapent les clopes ou le portable du nouveau s’il n’est pas assez vigilant, ils lui font une petite place. Quelquefois, ça déborde un peu, on doit de fixer les limites (« recadrer » diraient certains) mais il nous arrive de les prendre à témoin.

Bon, Jean-François ! Au bout de trois semaines, nous lui avons rendu ses habits. Terminé, le pyjama institutionnel ! La confiance semblait suffisante pour qu’il n’en profite pas pour « fuguer ». (Ce qu’il fait dix jours plus tard … pour aller à la gendarmerie !). Puis sa mère l’a appelé au téléphone, après plusieurs années de silence, puis il a « craqué », cesser de nier sa violence, évoquer ses trois enfants avec un débordement d’émotions. Il a repris contact avec la mère de ceux-ci, par l’intermédiaire de la justice. Les liens familiaux se sont renoués, parfois de manière compliquée, mais la vie l’a de nouveau habité.

Nous avons alors préparé sa sortie, en lien avec le service de suivi ambulatoire. Ce sont les mêmes médecins, les mêmes assistantes sociales et chaque semaine un infirmier du pavillon y travaille deux jours. C’est ainsi qu’à l’occasion de « congés d’essai » (qui n’existent plus aujourd’hui), il s’est inscrit dans un atelier thérapeutique de menuiserie, et a pris contact avec les infirmiers « extrahospitaliers ». La demande de levée d’H.O. a été faite deux mois après son entrée et elle a été acceptée. Un mois après sa sortie, sans contrainte, il venait toujours voir les infirmiers du CMP, souhaitait augmenter son temps d’atelier thérapeutique, reprenait contact avec ses enfants, demandait une RQTH (Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé), cherchait un nouveau travail … Il est revenu nous voir à l’hôpital, comme ça « gratuitement », avec un paquet de café en remerciement de … plein de choses !  

 

Conclusion

 

Ces deux cas reflètent une grande partie de ce que nous vivons dans un pavillon d’accueil, entre les difficultés d’une hospitalisation sous contrainte avec notre spécificité de pavillon ouvert (sur l’extérieur, en permanence hormis la nuit, et sans chambre d’isolement) et finalement parfois des résultats encourageants. Combien de fois Frédéric est rentré chez lui alors qu’on savait que ça ne pouvait pas durer ? Combien de fois des patients psychotiques entrent, sortent, reviennent, repartent sans trouver d’issue à leur souffrance ? Là, on parle de psychotiques parce qu’il n’y a guère que l’hôpital public pour s’en occuper mais les autres, ceux dont l’étiquette diagnostique permettrait de penser qu’ils pourraient aller voir ailleurs : ils passent aussi, parce que l’ailleurs n’existe pas, ou est trop pressé, ou inadapté.

Chaque fois, il nous faut créer un lien, des liens, voire un tissu entier pour tenter de leur redonner goût à la vie. Les comprimés miraculeux n’existent pas pour des gens malades de la relation (ils ont presque tous un portable qui ne sonne jamais !). C’est cette relation à l’autre que l’on doit étayer, et il nous faut trouver (si possible) chaque fois ce qui pourra agir. La parole aidera les uns, des activités « transitionnelles » en aideront d’autres, notre capacité à être aidera tout le monde. Mais nous ne sommes touts puissants. Chaque patient a sa propre trajectoire, avec ses « instants » d’ouverture qu’il nous présente à sa manière. Mais la vision du monde que nous lui proposons est-elle vraiment plus emballante que la sienne ? Confrontés à certains problèmes de comportement avons-nous toujours une réponse cohérente, défendable ? « Pas de toxiques (alcool-shit surtout) à l’hôpital ! Sinon la personne est alors gentiment poussée dehors … Ben non, pas lui, il est sous contrainte. Tel autre non plus, il faut vraiment qu’il reste en soins. Un autre encore, sa consommation est « tolérable », etc. … Quant à la violence, une journée serait peut-être nécessaire pour replacer le problème mais je dirai simplement que lorsque les patients se sentent respectés jusque dans leurs désordres psychiques cette violence recule nettement.

Nous faisons partie d’une équipe pluridisciplinaire qui intervient sur l’ensemble d’un secteur géographique (le Sud du 05 en l’occurrence). Certains d’entre nous travaillent sur deux centres complémentaires, l’un hospitalier, l’autre ambulatoire. Chacun apporte son regard, sa réflexion, sa subjectivité, et le synthèse n’en est que plus fine. D’une façon ou d’une autre, nous sommes en lien avec la plupart des intervenants sociaux, d’urgence, d’entraide pour les plus jeunes et les plus âgés. Cela nous permet de proposer une aide large, spécifique à chacun. Bien sûr qu’il y a des « ratés », des frustrations, et la diminution de nos moyens (souvent humains) ne nous aide pas, mais le mieux-être de quelques-uns nous redonne à chaque fois un peu plus de force.

Si dans la tête de beaucoup de personnes, il faut éviter de « finir chez les fous », cela ne reflète pas ce qui se passe dans un hôpital psy, un pavillon d’accueil. Ces « fous » (mais on ne parlera jamais assez de la subjectivité de ce terme !) ne s’arrêtent pas là. Leur désir de vivre « après » est réel, et nous avons encore aujourd’hui la possibilité d’être présent dans cet « après », et d’essayer d’éviter le « pendant » suivant.  

 

 

 

Yves Benoits, Raphaël Jacquetin, Infirmiers, Unité les Gentianes, C.H. Laragne (05)

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×